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Quand un magistrat esquisse une géographie criminelle du Lot

Il y aurait à l’est du département « des populations à moitié sauvages ».

Le journaliste entame son compte rendu de manière bien singulière, comme le fut le réquisitoire de l’avocat général… « Autrefois surtout, il était peu de sessions d’assises où le jury du Lot n’eût à statuer sur des affaires de meurtre ou d’assassinat. C’est principalement dans la partie orientale de notre département, sur les confins du Cantal et de l’Aveyron, que ces crimes ont le plus souvent lieu. La querelle la plus légère, le prétexte le plus futile suffisent pour armer la main des meurtriers. On dirait que les populations ont emprunté dans leurs mœurs quelque chose de la rudesse de leur climat. »

On lit cela dans l’édition du Journal du Lot 25 mai 1867, qui relate le procès pour meurtre devant la cour d’assises, à Cahors, d’un jeune homme de 25 ans originaire de Felzins, près de Figeac. L’audience s’est tenue quatre jours plus tôt. Elle a débuté comme le veut la procédure par la lecture de l’acte d’accusation dont voici des extraits… « Le nommé G., âgé de 25 ans, cultivateur à Felzins, affectait depuis quelque temps des allures hostiles à l’égard du nommé C., scieur de long, âgé de 24 ans, demeurant dans la même commune. Il serait difficile d’indiquer avec certitude la cause de cette inimitié. On se trouve, en effet, en présence de deux versions également admissibles. D’après la première, la haine de G. datait du mois de septembre dernier. Il se serait rencontré à cette époque avec C. à la fête votive d’une commune voisine, une rixe aurait eu lieu ; suivant son habitude, G. y aurait joué un rôle actif, mais, n’ayant peut-être pas été le plus fort, il aurait formé le projet de se venger sur C., qu’il accusait de l’avoir frappé. – D’après la deuxième version, G. et C. s’étaient brouillés à l’occasion d’une jeune fille qu’ils courtisaient en même temps.- Quoi qu’il en soit, G., naturellement violent et frondeur, provoquait son adversaire toutes les fois qu’il le rencontrait. »

Une rencontre fortuite, puis une détonation se fait entendre 

 « C., au contraire, obéissant à la douceur de son caractère et peut-être aussi à la crainte que lui inspirait G., évitait celui-ci avec soin. » Pour autant, au hasard d’une rencontre fortuite, le drame a fini par se produire. Devant une auberge où, au retour de la chasse, G. et ses amis avaient déposé leurs fusils. De nos jours, on parlerait d’un mauvais regard, d’un mot de trop… G. a fini par aller chercher son fusil, et a suivi une discussion avec la victime… Enfin, « une détonation se fit entendre, C. tomba mortellement frappé. Encore que G. « se jeta sur sa victime et lui porta à la tête plusieurs coups de poings trouvant sans doute que la mort venait trop lentement. » 

« En butte aux injures de la foule qui l’avait entouré, G. parut en proie, un instant, aux remords. Un témoin le vit verser quelques larmes et l’entendit s’écrier, «  Ah! mon Dieu ! que je serai malheureux à l’avenir ! » Puis, cédant subitement à ses mauvais instincts : « Ce n’est pas volontairement, s’écria-t-il, que j’ai tué C. ; sa mort est le résultat d’un accident ; il s’est jeté sur moi, m’a terrassé et c’est dans ma chute que le fusil que je portais s’est fatalement déchargé » – G. prenait ensuite la fuite puis se constituait volontairement prisonnier le 13 du même mois. Devant le juge d’instruction, il a de nouveau protesté de son innocence. (…) G. était déjà connu par la violence de son caractère. Essentiellement querelleur, il avait subi en 1865, une condamnation à 2 mois d’emprisonnement pour coups et blessures volontaires. C., au contraire, était signalé comme étant doux et laborieux ; c’était un ouvrier honnête dans toute l’acception du mot, aussi sa mort a-t-elle produit une profonde émotion dans la contrée. (…) En conséquence, le susnommé G., est accusé d’avoir commis volontairement et avec préméditation, un homicide sur la personne de C.. »

Certaines familles conservent des traditions de meurtre

Après la lecture de l’acte d’accusation, le président procède à l’interrogatoire de l’accusé qui redit sa version : c’est au moment où, luttant corps à corps, ils sont tombés à terre (avec la victime), que « son fusil est parti et a donné la mort à C. » Puis les témoins sont entendus ; parmi eux le sieur Gazel, armurier, qui déclare que le fusil de G. n’était chargé qu’avec du plomb d’oiseau.

C’est alors au tour de M. de Calmels-Puntis, procureur impérial, d’entrer en scène :  et ses arguments, même plus d’un siècle et demi plus tard, demeurent surprenants… « Il y a une quinzaine d’années, à trois ans d’intervalle, deux victimes tombaient sous les coups d’un cousin et d’un oncle de G.. L’une était de Cuzac, à quelques kilomètres de Felzins, l’autre de Felzins même. Il y a trois ans à peine, on entendit, une nuit, sur les bords du Lot, une voix suppliante qui disait : « Au moins au nom du ciel, laissez-moi la vie! » Le lendemain, le cadavre d’un malheureux fut retiré des eaux. Il y avait été précipité à la suite d’une insignifiante discussion d’auberge. Les assassins étaient encore de Cuzac. Il y a huit mois à peine, un jeune homme fut mortellement frappé de trois coups de couteau portés par derrière, à la suite d’une insignifiante querelle de village. Les meurtriers étaient de Lentillac, à quelque kilomètres de Felzins. Le 3 février dernier, enfin, un nouvel attentat est venu perpétuer l’effroi dans cette malheureuse contrée où certaines familles conservent des traditions de meurtre, comme dans d’autres se conservent des traditions d’honneur. Le coupable est de Felzins ! »

Et d’enfoncer alors le clou : « Seulement, autrefois dans ce pays on tuait avec la pierre, cette arme du sauvage. Plus lard, les meurtriers ont précipité leurs victimes dans le Lot. Plus tard encore, c’est avec le couteau qu’ils ont attenté à leur vie. Aujourd’hui, c’est à des coups de fusil tirés à bout portant qu’elles succombent. Etrange contrée, où dans un rayon de plusieurs lieues, n’est pas un village qui n’ait sa sanglante chronique ! Etranges mœurs ! étrange progrès ! étranges populations, qui, de la civilisation, n’acceptent que des instruments plus perfectionnés de crime ! »

« Gardiens vigilants et fermes de l’inviolabilité de la vie humaine, cette situation vous impose, messieurs les jurés, un grand devoir : – Opposer une barrière au flot envahissant, intimider les meurtriers à venir par la sévérité des peines, rendre aux victimes bonne et complète justice. Associé à cette oeuvre par nos austères fonctions, nous allons essayer de la préparer par un résumé des faits acquis aux débats et la discussion des charges qui pèsent sur l’accusé. » 

Dès lors, on n’est guère étonné que l’avocat général retienne la préméditation et rejette d’éventuelles circonstances atténuantes. Il prévient donc le jury : « Nous ne voulons pas plus vous le laisser ignorer, messieurs les jurés, que nous ne pouvons nous le dissimuler à nous-même, si vous admettiez la préméditation, et si, en même temps, vous rejetiez les circonstances atténuantes, ce serait la dernière des peines qui atteindrait l’accusé. Voudrez-vous élever votre sévérité jusqu’à cette expiation suprême? ou voudrez-vous, au contraire, adoucir les décisions de votre raison sous les inspirations de votre coeur ? Voudrez-vous tenir compte à l’accusé de ce bouillonnement de jeunesse qui a pu jeter un nuage sur ses yeux et égarer sa main ? Lui tiendrez-vous compte de la rudesse de son éducation, et des tristes exemples qui ont pu pervertir ses instincts? Profitera-t-il devant la justice humaine de ce pardon qu’en mourant lui accorda C. ? – Vous apprécierez, Messieurs. »

Ces tristes contrées, où l’on se joue de la vie humaine

Mais pour lui, le choix est clair. « Quant à nous, une de nos fermes convictions que n’ont pu ébranler de séduisantes théories, c’est que la peine de mort est légitime, parce qu’elle est nécessaire; – c’est qu’elle ne pourra être effacée de nos codes que le jour où le dernier des assassins aura expié son forfait. Qu’en attendant, elle est la seule sauvegarde de la vie des innocents ; – c’est que, si elle n’arrête pas tous les coupables, il en est un grand nombre qui, à la dernière heure, reculent effrayés, lorsque entre eux et leur victime, ils voient se dresser et grandir la sinistre image de l’instrument du supplice, se poser cette terrible alternative, être ou ne pas être, et s’ouvrir non pas les portes d’un bagne d’où l’on peut s’évader, mais celle de l’éternité dont on ne revient plus. »

Et il termine en pointant encore ce petite région du département où il faut faire montre d’une justice sans faiblesse (sic) : « Trop de pitié envers un méchant ne serait elle pas une grande injustice pour les bons? Le bourreau vous fera-t-il oublier la victime ? Non, Messieurs. – Dans ces tristes contrées, où l’on se joue de la vie humaine, il faut que votre verdict fasse l’éducation morale de ces populations à moitié sauvages. Si vous voulez rejeter la préméditation, votre verdict ne peut nuire à ce salutaire enseignement. Aux yeux de tous, il ne pourra être qu’un acte de sagesse. Il signifiera seulement que vous n’avez pas considéré comme un assassinat, un meurtre commis sous l’impression d’une colère qui n’a pas été longue. G. n’étant qu’un meurtrier, il a été juste qu’il n’ait pas à subir la peine des assassins. Mais, selon nous, ce premier pas fait dans l’indulgence, vous devez vous arrêter. Admettre en outre des circonstances atténuantes, ne serait-ce pas en effet proclamer, qu’il est excusable celui qui, comme G., tue son semblable, sans provocation, sans motif, sans prétexte… »

Dans la foulée, l’avocat de l’accusé est moins lyrique et se veut pragmatique. Son client « n’a pu agir avec préméditation, puisque son fusil n’était chargé que de petit plomb, et que c’est en plein jour, au milieu d’une population nombreuse, à  l’occasion d’une discussion fortuite, qu’il en aurait fait usage. » Il invoque un accident. Conclusion de l’audience et de l’article du Journal du Lot : « Après un quart d’heure de délibération, le jury déclare G. coupable d’homicide volontaire, commis sans provocation ni préméditation. Son verdict est muet sur les circonstances atténuantes. La cour condamne G. aux travaux forcés à perpétuité. Son visage impassible pendant les débats, ne témoigne aucune émotion. »

Source : site Gallica BNF.

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