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Didier Chamizo, la gouaille du brigand et la douceur de l’artiste

Né dans le Lot, passé par la prison avant de s’imposer sur la scène artistique internationale, Didier Chamizo n’a jamais rompu le lien avec son territoire d’origine. Dans son atelier parisien comme sur les murs de Douelle, l’artiste déploie une œuvre libre, marquée par un parcours hors norme.

Didier Chamizo est debout dans son atelier parisien, une cigarette à la main, entouré de toiles éclatantes, certaines au format XXL. Sur l’une d’elles, il est en train de peindre un Mickey en forme de cupidon sous stéroïdes. Couleurs vives, traits francs, images percutantes : sa peinture lui ressemble. Lui passe d’une histoire à une autre sans se soucier de la chronologie, aussi haut en couleurs que ses tableaux.

Né dans le Lot, il le quitte à une dizaine d’années pour rejoindre Saint-Étienne, où il est élevé en partie par ses grands-parents. De son département d’origine, il garde une mémoire intacte : « c’est les copains d’enfance, l’insouciance, tout était beau, il n’y avait pas la mort ». Il égrène encore les noms de ses amis d’enfance, des patronymes bien connus autour de Cahors. L’arrivée à Saint-Étienne est un choc : « Je suis arrivée du Lot dans une ville ouvrière, industrielle. Je n’avais jamais vu la neige. »

Didier Chamizo plaisante, fume, digresse. « J’ai toujours peint, toujours dessiné », assure-t-il. Même pendant les 17 années passées derrière les barreaux. Incarcéré à Lyon dans les années 1970 et 1980 pour braquage de banques et trafic d’armes, il participe au comité d’action des prisons, écrit pour le journal des détenus L’Écrou, monte une association culturelle et crée un atelier de peinture.

La prison ne freine pas son expression, elle la radicalise. Il organise des performances, peint les droits de l’homme en plusieurs langues avant de faire marcher les détenus dessus, redécore des télévisions cassées. À l’extérieur, sa famille expose ses œuvres pendant qu’il manque ses premiers vernissages. De cette période subsistent sa série « Liberté », des toiles striées de barreaux blancs : « J’avais besoin de peindre sur la perte d’appréhension de la profondeur de champ qu’on ressent en prison ». Et une œuvre collective, réalisée avec d’autres détenus : la fresque du tunnel entre les prisons Saint-Paul et Saint-Joseph, à Lyon, longue d’une soixantaine de mètres.

« Mon style évolue tout le temps », dit-il. Des abstractions émergent peu à peu des lettres déformées, qui donnent naissance à des figures. Il forge sa propre définition : « l’abstraction-figuration lettrique ». Accessible mais sûr de lui, il affirme avoir « réintroduit la perspective » dans sa génération : « Quand on peint, il ne faut pas être humble, il faut oser, il faut trouver son langage à soi.»

Dans ses toiles, les références se télescopent : pop culture, religion, politique. Dans un coin de l’atelier, un Apollon à moitié fondu se tire une balle dans la tête en guise d’allégorie nucléaire. Plus loin, un Christ crucifié vu à travers ses propres yeux jouxte un portrait d’Elton John. « C’est un grand privilège de vivre en faisant ce qu’on aime », sourit-il. Dans l’atelier, le temps semble se dilater : « C’est un espace de liberté, un airbag entre le monde réel et soi ». Peindre, chez lui, relève presque d’un état second. « Quand je peins c’est comme si je me dédoublais. Je ne sais pas où je vais chercher mes idées », raconte-t-il. Il n’y a pas vraiment de méthode, il peint comme il parle : « Quand on est jeune on a l’angoisse de la page blanche mais en fait l’inspiration c’est à flux tendu. »

L’artiste multiplie les supports : toiles, casques de moto, sculptures en résine ou en bronze… Il affirme que tout est politique, dénonce une société capitaliste mais compose avec le marché de l’art. En 2016, une Harley Davidson qu’il a peinte est vendue 145 000 euros lors d’une vente caritative. Une contradiction assumée. Il se dit parfois partagé entre deux élans : l’artiste qui croit encore en l’humanité et l’homme plus sombre qui tente de s’en protéger.

Exposé dans le monde entier, son travail circule bien au-delà de son atelier parisien. Ses œuvres ont été montrées en Europe, aux États-Unis et en Asie, et sont désormais intégrées dans de nombreuses collections privées. Au-delà de cette reconnaissance, le fil ne s’est jamais rompu avec ses origines.

Son empreinte est aussi dans le Lot. À Douelle, il signe en 1992 une fresque monumentale devenue emblématique. Mesurant près de 140 mètres, elle retrace 8000 ans d’histoire de la vigne et du vin, mêlant scènes populaires, figures historiques et visions plus personnelles. Réalisée en plein air, au contact direct des habitants, elle s’inscrit dans une démarche alors peu développée dans les territoires ruraux entre art public et narration locale. Le souvenir reste vif. « Je l’ai peinte pendant deux mois, tous les jours les gens venaient voir, je buvais un coup avec eux… je suis très content de ce que j’ai fait, il y a toujours ce côté magique ».

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