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« On n’est pas sérieux quand on a 17 ans », mais on peut être envoyé en prison

Accusé de tentative d’assassinat, Jules N. était pourtant « livré à lui-même ».

C’est plutôt rare, surtout à l’époque. Dans son édition du 16 juin 1920, le rédacteur en chef du Journal du Lot signe un billet en marge du classique compte-rendu de l’audience de la cour d’assises au terme de laquelle un jeune de 17 ans a été condamné à dix ans de travaux forcés. Il ne se prénommait pas Arthur _ tel Rimbaud _, mais Jules. Où l’on constate que l’incompréhension suscitée par des décisions de justice n’est pas nouvelle, loin s’en faut. Peu suspect de verser dans un progressisme délirant voire dans ce que l’on ne désignait pas encore la « culture de l’excuse », l’éditorialiste semble en tout cas regretter que l’on ait jugé un acte plus que son auteur…

« APRÈS UN VERDICT._ Le jury du Lot a rendu son verdict dans l’affaire de tentative d’assassinat qui lui était soumise lundi. Verdict sévère, ont dit certains ; verdict juste, ont conclu d’autres. Nous n’avons pas à apprécier : la justice a prononcé. Mais ce procès mérite de retenir, sur un point, tout au moins, l’attention des magistrats, des personnes qui sont chargés d’appliquer et de faire respecter les lois. L’accusé était un enfant abandonné à lui-même ; il errait à travers les rues, en quête de quelque course, commission à faire pour gagner son morceau de pain. Quand il ne trouvait pas de ces occupations de hasard, il se rendait dans diverses maisons et tendait la main. »

« Tout cela se passait au vu et au su des autorités. Eh bien, jamais on ne s’est préoccupé de la situation de cet être abandonné qui, à 17 ans, ne sait ni lire, ni écrire. Jamais les éducateurs qui ont pour premier devoir de signaler à qui de droit les enfants qui ne fréquentent pas régulièrement l’école, ne se sont souciés de cet infortuné. Ils ne le connaissaient pas : mais serait-il vrai que l’accusé d’hier ne fut à aucun moment inscrit sur la liste des élèves d’une école publique? On néglige trop les règlements, les lois sur la scolarité, sur l’instruction obligatoire. Dès lors, l’enfant qui vagabonde, qu’on ne réprimande pas, qui peut se permettre au vu et au su de la famille, des autorités, de courir les rues, peut-il être considéré comme un responsable ? La société na-t-elle pas sa part de responsabilité ? Est-ce que la loi ne frappe pas les parents qui ne font rien pour obliger l’enfant à aller à l’école, et qui, même, pour un oui ou pour un non l’empêchent de s’y rendre ? Autant de questions auxquelles on peut répondre par l’affirmative. Et c’est bien tout le côté sérieux et moral de cette triste affaire de tentative d’assassinat jugée par le jury du Lot dans sa session de lundi. LOUIS BONNET. »

Une attaque au couteau

A quelques colonnes de ce billet, se trouve donc le compte-rendu d’audience. Qui débute ainsi : « Une seule affaire est inscrite au rôle : la tentative d’assassinat commise le 17 janvier par le nommé Jules N. sur M. Carnajac. L’audience est ouverte à 11 heures. Un public nombreux se presse dans la salle des assises, car l’accusé est un jeune Cadurcien. » Suit la transcription de l’acte d’accusation, les faits remontant au 17 janvier 1920. « Vers 16 heures le sieur Carnajac Gabriel, charretier à Limogne, repartait de Cahors où il était venu porter la récolte de tabac de plusieurs propriétaires de Calvignac. En passant sur le pont de Cabessut, il avait été frappé par l’insistance avec laquelle un jeune homme, inconnu de lui, le regardait. Un peu plus loin, ce même jeune homme qui n’était autre que l’accusé rejoignait le charretier et lui demandait de le laisser prendre place sur sa charrette jusqu’au village voisin de Bégoux. A peine installé sur le siège, à côté de Carnajac, N. liait conversation, s’efforçant de se renseigner sur l’importance de la somme que celui-ci pouvait avoir sur lui. »

« Lorsqu’ils furent arrivés au lieu dit « Terre Rouge », l’accusé porta subitement à Carnajac un violent coup de couteau à la face, au-dessous de la tempe gauche et il continua à le frapper avec acharnement et avec une telle violence que le bout de la lame du couteau à cran d’arrêt dont il était armé se brisa. Se voyant impuissant à se défendre, perdant son sang en abondance, Carnajac sauta sur la route et appela au secours. Des personnes qui rentraient de la foire de Cahors, approchaient de la charrette. Pris de frayeur, N. descendit du véhicule et prit la fuite, abandonnant par mégarde son mouchoir à la place qu’il venait de quitter. Tandis que sa victime, qui avait pu remonter sur la charrette, regagnait l’hôtel de la « Belle Treille », à Cahors, l’accusé se dirigeait également vers cette ville par un autre chemin, et en vue d’échapper aux conséquences de son crime, se débarrassait, sur la route de son couteau et da son porte-monnaie. »

Il avoue devant les policiers

« Dès son retour chez les époux Imbert dont il était le pensionnaire depuis une quinzaine de jours et auxquels il avait promis de payer, ce même jour le prix de sa pension, il raconta qu’il venait d’être assailli derrière la caserne Bessières par des individus qui, malgré sa résistance, l’avaient dévalisé et s’étaient emparés de son porte-monnaie contenant son salaire de la quinzaine écoulée. Ayant à la main une profonde entaille, il expliqua que cette blessure était due à un violent coup de couteau que l’un de ses agresseurs lui avait porté, alors qu’en réalité, il s’était blessé lui-même ainsi avec son propre couteau au cours de sa lutte avec Carnajac. » On devine la suite. Devant la police, le jeune délinquant perd son assurance. Il avoue avoir commis l’agression pour régler son loyer. Cependant, les enquêteurs estiment que si la victime n’a pas été plus gravement blessée, « il n’a pas dépendu de l’accusé que sa brutale agression ne fût couronnée de succès ». Jules N. est décrit comme « paresseux, indiscipliné ». Pis, il « a encore témoigné de sa déplorable mentalité au cours de sa détention. Deux de ces co-détenus ayant formé un projet d’évasion, il s’associa à leur complot, leur donna des conseils, des indications pour sa réussite et s’empressa ensuite d’aller tout dévoiler aux gardiens pour s’attirer leur bienveillance. »

Le journaliste relate ensuite l’interrogatoire par le président de la cour d’assises. Et précise : « N. est un jeune homme âgé de 17 ans et demi. Il est de taille au-dessous de la moyenne et sa physionomie est loin d’être celle d’une de ces brutes épaisses que l’on a vu dans le box. Il fait le timide ; il répond faiblement aux questions qui lui sont posées. Il avoue tous les faits qui lui sont reprochés. Il exprime des regrets : si c’était à recommencer, oh ! certes, il ne recommencerait pas. C’est une rude leçon pour lui. Et pour la victime aussi, probablement ! N. avait besoin d’argent, car il devait payer la pension à la personne qui l’hébergeait, à Mme Imbert dont les fils étaient ses camarades. »

Il ne savait ni lire ni écrire

Au cours des débats, on apprend encore que Jules ne sait ni lire ni écrire (seulement signer), que son père l’a chassé du foyer pour avoir gardé une pièce de 10 francs qu’il aurait dû lui remettre, qu’il vagabonde… On le dit paresseux. Les témoins sont entendus. La victime, d’abord, un médecin aliéniste ensuite qui le juge responsable. Malgré le fait que sur les onze enfants du foyer, huit soient décédés, le spécialiste rejette l’hypothèse de « tares héréditaires ».

Après une suspension d’audience, dans son réquisitoire, le procureur retrace les faits et revient sur la personnalité du jeune accusé. Il estime que la mère ne fut pas assez sévère, surtout que le père fut mobilisé plusieurs années. Alors Jules N. a préféré l’école de la rue à l’école tout court, et n’acceptait que de rares emplois s’ils n’étaient pas pénibles, comme coursier à la gare ou marchand de journaux. Mais quand il fut embauché chez un charpentier, il quitta ce travail avant la fin du premier mois… Mais pour payer sa pension, il sut agir. Faute de salaire, il eut recours au crime. Et n’aurait pas hésité à assassiner pour voler.

L’accusé finit par pleurer

L’avocat de la défense va retourner les arguments. Il évoque un enfant livré à lui-même puis s’emporte : « M. le Procureur a demandé un châtiment sévère contre N., au nom de la société. Mais qu’a fait la société pour N. ? Nulle autorité ne s’est informée de ce que faisait cet enfant dans les rues. A cette audience, on aurait aimé voir et entendre des directeurs d’école, des instituteurs dire que Jules ne venait pas en classe, malgré les observations qui lui ont été faites. Mais jamais personne ne s’est intéressé à cet enfant ; et les lois scolaires n’ont pas été appliquées par ceux qui ont le devoir de les faire appliquer. » Enfin Me Lacaze veut convaincre que le jeune homme peut se racheter, qu’il a agi sans discernement… In fine, l’accusé qui pleurait pendant le réquisitoire et la plaidoirie est invité à ajouter un dernier mot pour sa défense : « Je demande bien pardon, Monsieur. »

Le jury n’entend pas vraiment ces regrets. Jules N. est déclaré coupable de tentative d’assassinat, responsable de ses actes. Sont accordées néanmoins des circonstances atténuantes. Il est condamné à 10 années de travaux forcés. Le journaliste note que dans la salle, « des oh ! oh ! Sont poussés par quelques personnes qui trouvent que la condamnation est trop sévère… ». Mais l’audience est levée, et la session est close. C’était hier, c’était il y a 106 ans.

Source : site Gallica BNF.

Illustration : dessin en une du Petit Journal, édition du 17 novembre 1907. Légende : « Trop de jeunes paresseux, trop de jeunes criminels ! La criminalité juvénile a presque triplé en cinquante ans. »

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