Son avocat a en vain réclamé d’être son… interprète !
L’accusée est âgée de 76 ans. C’est une femme « toute courbée, presque idiote et dont la vie ne fut guère agréable » précise dans le Journal du Lot du 27 septembre 1912 le rédacteur qui assiste à l’audience de la cour d’assises, au palais de justice de Cahors. Le jury est appelé à juger Marie G., résidant à Faycelles, qui au mois de juin, a tué son époux de deux ans plus âgé… « Presque idiote », donc, écrit notre confrère d’alors, mais qui ajoute à l’entame de son article : « Il est vrai que de son côté, elle ne faisait pas la vie douce à son mari avec lequel elle avait souvent de violentes disputes, au sujet des questions d’intérêts. Malgré tout, cette vieille femme qui ne cesse de se lamenter, vraie loque humaine, inspire la pitié du public. »
Le décor est planté. Le greffier peut donner lecture de l’acte d’accusation. « Le 28 juin 1912, vers huit heures du soir, l’accusée qui vivait en mésintelligence avec son mari, âgé de 78 ans, eut avec celui-ci une violente querelle, pour un motif futile. Au cours de la discussion, elle fit tomber par terre son mari qui était assis près de la table de la cuisine, et elle le frappa violemment à coup de pied et avec un fléau. L’accusée appuya ensuite cet instrument sur la poitrine de la victime jusqu’à ce qu’il eut rendu le dernier soupir. Le soir même la femme G. annonça à ses voisins que son mari était mort probablement d’une attaque d’apoplexie, elle commanda le cercueil et fit sonner le glas. Elle demanda ensuite aux témoins de venir l’aider à placer le corps sur le lit. Mais ceux-ci ayant aperçu des ecchymoses suspectes sur le cadavre, avisèrent le maire de Faycelles qui prévint lui-même la gendarmerie de Figeac. Celle-ci procéda dès le lendemain à une enquête au cours de laquelle l’accusée reconnut avoir donné la mort à son mari. Elle a renouvelé ses aveux au cours de l’information, non sans les modifier pour atténuer sa responsabilité. »
L’interrogatoire se mue en dialogue de sourds
On apprend ensuite que l’autopsie a démontré que la victime qui avait eu onze côtes brisées, avait succombé à l’asphyxie directement provoquée par la compression prolongée de la poitrine à l’aide du fléau, dont sa femme s’était armée. Par ailleurs, il s’avère, toujours selon l’acte d’accusation, que Marie G., n’a manifesté aucun regret de son crime, et que l’examen mental auquel il a été procédé, a établi que cette femme était responsable de son acte, « bien que cette responsabilité fut atténuée par suite de son âge, de sa débilité mentale constitutionnelle et des mauvais traitements que lui avait fait subir son mari. » Enfin, si l’accusée n’a pas d’antécédents judiciaires, les renseignements recueillis sur son compte, la représentent « comme violente, brutale et d’une intelligence rudimentaire. »
Ainsi que le veut la procédure, vient le moment de l’interrogatoire par le président. Mais un problème inattendu survient, qu’explique ainsi le journaliste : « (Il) procède à l’interrogatoire de l’accusée qui, ne parlant que le patois, visiblement ne comprend aucune des questions qui lui sont posées. » Et le problème se mue en incident… L’avocat de l’accusée monte au créneau : « Me Lacaze essaie d’intervenir à plusieurs reprises et s’étonne qu’il ne lui soit point permis de servir d’interprète et surtout que sa cliente soit ainsi réduite au silence. » Suit un échange vif entre le président qui veut être le maître de l’interrogatoire et l’honorable avocat qui proteste contre ce qu’il prétend être une violation des droits de la défense. « Le Président.- Ne m’obligez pas, Maître, à vous rappeler au respect de vos devoirs. – Je connais tous mes devoirs, riposte Me Lacaze, et s’il ne m’est point possible de les accomplir, je n’aurai qu’à quitter cette barre. ». Du coup, raconte le rédacteur du Journal du Lot, « l’incident est provisoirement clos et l’interrogatoire se termine dans le silence (et pour cause) de l’accusée et par un appel adressé au jury par le Président en ces termes : « Il vous appartiendra, Messieurs les Jurés, de dire ce que vous pensez de ce crime abominable venant se joindre à ceux qui en si peu de mois, ont ensanglanté votre région; il vous appartiendra de dire si la société ne doit pas enfin se défendre. »
« Une femme primitive et sauvage »
Suivent les dépositions des témoins (tous à charge) et celle du médecin aliéniste, qui ne semble pas très clair, dixit le journaliste, puis le président annonce qu’il posera une question subsidiaire sur l’éventuelle requalification des faits en coups et blessures volontaires ayant occasionné la mort sans intention de la donner. Le réquisitoire du procureur n’est pas clément, qui persiste à pointer un meurtre prémédité mais il accepte la notion de « responsabilité presque entière » de l’accusée et ouvre la voie, donc, à des circonstances atténuantes… La plaidoirie de la défense se révèle facilitée par tout ce qui se précède. Le journaliste ne cache pas son admiration pour « cette éloquence toujours en éveil » (sic)… « Le tableau fait par le distingué défenseur de ces deux vieillards est frappé au coin de l’esprit le plus fin. Il burine le portrait de l’accusée, femme primitive et sauvage, aux antécédents névropathes, à la conscience honnête, mais rudimentaire. Il termine par un appel de très haute envolée à la responsabilité des Jurés dans une affaire aussi grave : « Prenez garde » dit-il « il n’y a point place ici pour des équivoques, pour des questions subsidiaires de la dernière heure ; cette femme est une meurtrière ou elle est irresponsable. C’est un verdict d’acquittement que vous allez rendre ! »
Le jury va l’entendre. Il rejette toutes les questions relatives au meurtre volontaire ou involontaire et ne répond affirmativement qu’à la première partie de la question subsidiaire ayant trait à des blessures ordinaires. La femme se trouve ainsi avoir commis un « vulgaire délit de coups et blessures ». Mais in fine, l’avocat dépose des conclusions demandant acte « de l’impossibilité où a été sa cliente de répondre à l’interrogatoire et de l’appel à la sévérité du Jury que le président a formulé à la fin de cet interrogatoire. » Le Jury se retire de nouveau et cette fois ne suit pas l’avocat, refusant de prendre acte des conclusions. Pour autant, le verdict se révèle mesuré. Marie G. est condamnée à 18 mois de prison.
Illustration : aquarelle signée Honoré Daumier conservée au Musée d’Orsay de Paris.
Source : site Gallica BNF.





