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Sibelle, les truffes de Lalbenque sens dessus dessous et le cimetière de La Marfée 


Chaque samedi, l’actualité lotoise vue par Philippe Mellet et surtout par ses chats. 

Lundi._ La nouvelle fait jaser, et pas seulement dans le microcosme des spécialistes de notre « or noir » du Quercy : le conseil municipal de Lalbenque a décidé d’attribuer l’organisation du célèbre marché aux truffes de la commune à une association nouvellement créée. Le rendez-vous saisonnier était depuis des décennies le « bébé » du syndicat des trufficulteurs. « En attendant d’en savoir davantage sur les tenants et aboutissants de cette querelle picrocholine, pour l’heure, l’important est déjà de savoir si les pluies de novembre effaceront quelque peu les effets de la sécheresse » remarque Sibelle. De fait : organiser le marché est une chose, mais faut-il d’abord qu’il y ait des truffes dans les paniers. Or, l’été très chaud et très sec fait craindre un millésime réduit en terme de quantité… Mais il y a surtout une chose à préserver : le rituel. Ce drôle de spectacle qui attire autant les touristes que les truffes elles-mêmes, les mardis d’hiver, dans la grande rue de Lalbenque, avec ces paniers couverts d’un torchon à carreaux, alignés impeccablement, et la foule curieuse qui attend l’heure H derrière la corde… On ira sur place, avec ma protégée féline, on ira constater en quoi le nouveau marché se distingue des anciens. Et si l’autre « or noir », celui que l’on va acheter dans les stations, nous a laissé quelques billets de 10 ou de 50, on reviendra peut-être avec quelques grammes de « tuber melanosporum » dans notre besace… Ou pas. 

Mardi._ Plusieurs journaux nous rapportent une histoire sidérante. Elle s’appelle Cocci et vivait tranquillement avec ses maîtres dans la Meuse. Puis ceux-ci sont amenés à déménager. Ils s’installent dans l’Orne, en Normandie. Bien sûr, ils ont emmené leur chatte. Mais en août 2021, Cocci disparaît. On vient de la retrouver 13 mois plus tard. Dans la Meuse. Près de son ancien « chez elle ». Elle avait parcouru 600 km. Toute seule. Grâce à des annonces sur Internet, ses maîtres ont pu la récupérer. Cocci a regagné son foyer normand, a retrouvé la santé (le trajet lui avait perdre quelques kilos) et désormais, elle ne semble plus désireuse de se faire la belle. « J’imagine le courage et l’obstination de ma congénère. Quel exploit ! » s’écrie ma propre tigresse domestique. Je suis plus songeur. L’aventure de Cocci confirmerait-elle l’adage voulant qu’un chien soit attaché à ses maîtres et qu’un chat le soit à sa maison ? « Mais non, rassure-toi, il y a sans doute d’autres explications. Et puis, du moment que tu continues à me donner ma ration de croquettes quotidienne et à supporter mes péroraisons, pourquoi devrais-je enfiler des bottes de sept lieues ? » rétorque Sibelle. Je vous l’ai déjà confié : il faut renoncer à comprendre quoi que ce soit à la psychologie féline… 

Mercredi._ La distribution a commencé : 1043 élèves qui viennent d’entrer en 6ème ou sont scolarisés pour la première fois dans un collège du Lot vont être dotés d’un ordinateur portable. Pour un prix défiant toute concurrence. L’opération est financée par le Conseil départemental. Médialot précise que le matériel high-tech est fourni « avec une quarantaine d’applications pédagogiques (maths, technologies, sciences, français, langues, géographie) et des livres classiques et… numériques ». Tout cela est bienvenu. On a tort de penser que la fracture numérique serait une question générationnelle ou n’affecterait que des familles marginalisées. Nombre de reportages l’ont confirmé lors des confinements en 2020 et 2021. Si les jeunes sont plutôt à l’aise avec l’informatique, bien des familles ne possèdent pas d’ordinateur, ou un seul, parfois vieillissant. Et un smartphone ne remplace pas un poste de travail. Les temps changent. Moi, dans les années 70, mon plus chouette cadeau, ce fut un dictionnaire Larousse. A moi. Pour moi tout seul. Je l’ai feuilleté des heures durant, inlassablement, jamais repu. Chaque page était une odyssée, chaque mot un appel à passer au suivant. Et les « noms propres », quelle kyrielle de héros, de contrées rêvées… Désormais, je n’ouvre plus guère mon dico que le dimanche, quand on joue au Scrabble. « Je suis comme toi. Rien ne m’agace plus que de voir un adversaire aligner un mot avec un Y, un K ou un W sans savoir vraiment s’il s‘agit d’un dialecte chinois ou d’une plante tropicale » confirme Sibelle. 

Jeudi._ A la grand-messe du 20 heures de TF1, Didier Deschamps égrène les noms des sélectionnés pour le mondial à la façon dont ma chère grand-mère invoquait les saints entre deux prières. Comme beaucoup d’amateurs de foot, je reste perplexe. Cette coupe du monde est un OVNI. Elle bouleverse le calendrier et elle heurte nos consciences. Mais avec ma protégée, on ouvrira quand même la télé. Parce qu’il y aura de toute façon des grands moments, les derniers matches à ce niveau d’artistes hors-normes comme Messi et Ronaldo, parce qu’ii y aura forcément des surprises, parce que le sport n’est pas qu’une affaire de millions. Et parce que sans être absolument naïf, on peut toujours espérer que l’événement, en dépit des milliers de morts engendrés par les chantiers _ ce qui restera quoi qu’il advienne une abomination _, en dépit de la facture environnementale et de la facture tout court, fera peut-être, même très marginalement, progresser certains droits dans cette partie du monde. 

Vendredi._ En cette commémoration de l’Armistice du 11 novembre 1918, je pense au cimetière militaire français de La Marfée, sur les hauteurs de Sedan, dans les Ardennes, qu’encadrent quelques futaies. La Marfée : c’est ce site sans pareil qu’appréciait la maman de Yannick Noah, et c’est pourquoi l’ancien champion de tennis devenu chanteur a donné ce titre à son dernier album. Dans le cimetière de La Marfée, toute la violence et toute l’incroyable horreur de cette Première guerre mondiale sont symbolisés : sont inhumés, sont couchés là pour l’éternité des soldats tombés dès août 1914 quand l’armée française tenta vainement de repousser l’offensive des Allemands passant la Meuse, et d’autres, tués dans les premiers jours de novembre 1918 lors des ultimes combats, quand il fallut forcer les derniers soldats ennemis à battre en retrait et à repasser la Meuse dans l’autre sens. Plus d’un siècle plus tard, frères d’armes et frères dans le sang versé, les soldats de 14 et ceux de 18 nous imposent le silence, le respect, la compassion. Seuls quelques oiseaux ont le droit de siffloter lorsque le soleil égaie la colline. C’est le plus poignant des requiems. 

Photo DR

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