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Sibelle et les oranges de la Halle


Chaque samedi, l’actualité lotoise vue par Philippe Mellet et surtout par ses chats.

Religieuse ou laïque, gourmande ou frugale, devant la crèche ou au pied du sapin, la fête de Noël devrait être pour tous une parenthèse de bonheur et de paix. Pour mille raisons, ce n’est jamais vraiment le cas. Il n’empêche. Avec Sibelle, ma douce protégée féline, nous manquerions à nos devoirs les plus élémentaires si nous ne vous souhaitions pas, sincèrement, simplement, un bon, un beau, un joyeux Noël.

Dans ma famille, chaque 24 ou 25 décembre, on évoque un conte de Noël particulier. Je vous le raconte comme je viens de le raconter à Sibelle et comme depuis un demi-siècle on me le raconte. Disons que c’est une part de notre ADN, désormais, un héritage dont on ne peut se défaire. C’était en 1940. Avec son fils Jean-Marie, ma grand-mère Anne est réfugiée à Pau. Elle a quitté les Ardennes depuis le printemps et l’invasion allemande. Elle est sur le qui-vive. Son mari Robert rappelé sous les drapeaux à l’âge de 39 ans a été fait prisonnier après avoir, en vain, avec ses camarades, tenté de répliquer aux stukas et aux panzers. Depuis la mi-mai, il est détenu à Amboise. Avec des centaines d’autres soldats français, il redoute d’être transféré en Allemagne, il redoute que la guerre s’éternise, il redoute que son épouse et son fiston ne mangent pas à leur faim et soient livrés à eux-mêmes. Il n’y a pas un jour, pas une heure qui s’égrène sans qu’il ne pense à eux, exilés, là-bas, au pied des Pyrénées. Il leur écrit. Jour après jour. Des mots simples, des mots d’amour et d’espoir. Il les rassure. Plus d’un demi-siècle plus tard je retrouverai ces cartes dans une boîte métallique au décès de ma mamie… 1940. L’été est passé. L’automne s’achève. Voici décembre. Mon grand-père n’en peut plus. Il faut qu’il parvienne à quitter Amboise. Simulation ? Ou réelle pathologie apparue par l’accumulation de tant d’angoisses ? Il a du mal à respirer. Son cœur bat la chamade. Un médecin militaire français diagnostique un problème cardiaque. Un médecin militaire allemand confirme. En quelques heures, tout bascule. Il est renvoyé dans ses foyers. Il explique que son épouse est à Pau. On lui octroie un billet de train. Amboise-Pau. Via Cahors et Toulouse. Tout va très vite. Tout juste a-t-il le temps d’envoyer un télégramme. Il est daté du 24 décembre 1940. « Arrive par le train de 19 heures. Signé Robert ». Affolement dans le petit logement où ma grand-mère Anne a trouvé refuge. Avec son fiston Jean-Marie, elle court à la gare. Je les imagine, sur le quai. Je devine leur exaltation. Une émotion sans nom. Et le train qui s’arrête, et soudain, la silhouette de Robert qui descend du wagon. Jean-Marie n’y tient plus. Il s’échappe, il court au devant de son soldat de père, ce héros. Il lui saute dans les bras. « Mon p’tit papa chéri ! ». Au mot près, à la virgule près, la scène nous fut racontée chaque Noël des décennies durant. Sibelle esquisse une larme. Moi aussi. Il faut se ressaisir.

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Alors j’emmène ma tigresse découvrir la nouvelle Halle de Cahors. Belle réussite. Comme quoi tradition et modernité peuvent aller de pair. En cette période, les étals sont plus attractifs les uns que les autres. Les produits brillent, les parfums embaument. Je m’arrête devant de belles oranges. Sibelle comprend. C’est plus fort que moi. Je repense un instant à mes grand-parents et à mon père. Ce Noël-là, à Pau, je ne sais s’ils purent goûter quelques oranges juteuses et vitaminées. Mais le petit Jésus et le père Noël leur avaient réservé bien davantage, un bien plus beau cadeau.

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