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Sibelle et les morts de Caillac 


Chaque samedi, l’actualité lotoise vue par Philippe Mellet et surtout par ses chats. 

Ecoute-moi sagement, chère Sibelle, car ce week-end n’est pas comme les autres. Il y a tout juste cent ans, le 11 novembre 1918, peu avant 11 heures, peu avant que ne résonne le clairon annonçant enfin l’armistice, il y a tout juste cent ans, tombait au champ d’honneur le dernier soldat français mort au combat. C’était à Vrigne-Meuse, dans les Ardennes, sur la terre de mes ancêtres paternels. Il s’appelait Augustin Trébuchon, un berger de Lozère, engagé volontaire et, dit-on, amateur d’accordéon. Il a été tué lors d’une ultime offensive destinée à faire pression sur les négociateurs allemands. Il en a bavé quatre ans, Augustin, il n’a pas ménagé sa peine, il a souffert, il a espéré, et puis une balle l’a mortellement touché. A quelques minutes près… A quelques kilomètres de Sedan, ma ville, cité martyre entre toutes, où comme un infernal métronome, sa position frontalière oblige, toutes les guerres ont rendez- vous : 1870, 1914-1918, 1940… Sur une colline qui domine Sedan, à La Marfée, des centaines de soldats reposent. Des camarades de Trébuchon, morts en novembre 18, et des jeunes Bretons décédés fin août 14, quand les Allemands entrèrent en France via la Belgique. Sais-tu Sibelle qu’en contrebas de la Marfée, mon propre grand-père, Robert, fut affecté en mai 40 pour faire face aux Panzers ? Sais-tu Sibelle qu’en août 14, Anne, sa future épouse, ma grand-mère qui vécut presque cent ans, quand elle revint dans son village brûlé par les Allemands, pleura à chaudes larmes ? Sa maison incendiée, elle ne retrouva pas sa poupée. Mais le pire était à venir. Quelque temps plus tard, âgée de 10 ans, elle fut enrôlée de force pour travailler dans les champs. Une enfance fauchée par la guerre.

Ecoute-moi Sibelle, et viens avec moi à Caillac, dans la belle église romane qui borde les vignes et le fleuve. Il y est apposé une plaque qui recense les jeunes hommes du village morts au combat durant la Première guerre. C’est vrai dans tous les villages de France. Mais cette plaque-là, Sibelle, elle me fait immédiatement monter les larmes aux yeux. Il s’agit d’un rare exemple de plaque ou monument sur lequel, la paix revenue, en plus d’avoir gravé les noms et prénoms des fils, maris, frères, cousins qui n’étaient pas revenus, on accrocha leur portrait. La plupart pose en uniforme. Mais dans certaines familles, sans doute n’a-t- on pas retrouvé de photo en « tenue ». Alors on a choisi un portrait du défunt en costume civil. Peut-être même une photo prise lors de son mariage. Il se dit que jusqu’à une période récente, les médaillons étaient amovibles. Pendant des décennies, les familles des héros (tous les morts de 14-18, je dis bien tous, et tous ceux qui en revinrent la gueule cassée aussi, tous sont des héros) gardaient le médaillon à la maison et l’amenaient à l’église lors de certaines cérémonies. 

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Ecoute-moi Sibelle, écoute encore, car il y a parfois de quoi désespérer de la nature humaine. Après cette effroyable guerre, cette boucherie longue de quatre années, de Cahors à Sedan en passant par Bordeaux ou Quimper, on crut que cette guerre serait la Der des Ders. Mais non. Des meurtrissures des tranchées germèrent d’autres haines. Il y eut d’autres guerres. Et il y en a toujours de par le monde. Porte un bleuet, Sibelle, porte un bleuet ce week-end, accroché à ton collier. Qu’il symbolise notre espérance. Formule avec moi le vœu qu’un jour vienne où enfin, cette folie sans cesse renouvelée sera enfuie et enfouie. Qui sait ? 

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