Qui a tué ce bébé de quelques mois retrouvé étouffé ? La mère ou celui pour qui elle a quitté son mari ?
Le calendrier fait parfois mal les choses. A moins qu’inconsciemment _ ou pas _ quelque magistrat ait voulu frapper les esprits par cette concomitance : c’est à quelque jours de Noël que le procès d’une mère infanticide fut audiencé à la cour d’assises et c’est le 24 décembre 1930 que le Journal du Lot en rend compte… Avec un titre qui en dit long sans dire l’essentiel : « Qui a tué l’enfant ? » La réponse viendra plus tard. Si tant est que réponse il y ait. Le procès fut en effet renvoyé au terme d’une audience qui fut plutôt agitée.
On en sait davantage dès le sous-titre : « Un coup de théâtre à l’audience… La mère accusée d’avoir étouffé son fils dénonce le père comme auteur de cet assassinat. » Suit le compte rendu de cette journée éprouvante. Dans le box, Marie T., 27 ans, ménagère à Saint-Céré. On commence par la lecture de l’acte d’accusation : « Dans le courant du mois d’août ou de septembre 1929, la nommée Marie T. abandonnait son mari, D., cultivateur à Saint-Vincent-du-Pendit, pour aller vivre avec un nommé Vailles, menuisier, demeurant dans la même localité. Elle amenait avec elle l’une de ses enfants, âgée de 3 ans, laissant à son mari l’aînée âgée de 6 ans. Le 12 juin 1930, la femme T. accoucha d’un enfant (un garçon). En septembre, elle va habiter, avec V. à Sant-Céré, rue du Cherche-Midi. Dans la matinée du 10 octobre, M. le docteur Moulinier était appelé par V. pour venir au secours du petit garçon qui était bien malade. Le docteur se rendit chez V. et ne put que constater le décès de l’enfant, qui fut inhumé le lendemain. Cependant la rumeur publique accusa la mère d’avoir tué son enfant… »
Plusieurs versions du drame
« Le 16 octobre, la gendarmerie procéda à une enquête et la femme interrogée, déclara que, dans la nuit du 9 au 10 octobre, le petit qui était dans son berceau, s’était mis à pleurer. Elle s’était levée pour le bercer dans ses bras, sans pouvoir le calmer. Après lui avoir donné un biberon de lait, elle lui avait donné le sein. L’enfant s’endormit ; mais, pendant son sommeil, un linge qu’elle lui avait placé sur la tête, se serait déplacé et l’aurait étouffé… »
La version ne convainc pas les gendarmes. Ils la pressent de questions. Alors la mère « finit par reconnaître avoir volontairement donné la mort à son fils, en lui mettant la main sur la bouche. Elle dit que si elle avait agi de la sorte, c’était parce que son mari avait intenté contre elle une action en divorce et parce qu’il se proposait de désavouer l’enfant. Elle précisa que, dès l’instant qu’elle avait cessé d’appuyer sa main sur la bouche de l’enfant, celui-ci était mort. Elle s’était endormie ensuite, et avait prévenu V., le matin à 7 heures, que l’enfant était mort, mais sans indiquer la cause du décès. »
Elle change encore de version durant l’instruction, assurant n’avoir voulu que faire taire l’enfant. Par ailleurs, les résultats de l’autopsie démontrent une mort par suffocation. Vient le temps de l’interrogatoire par le président de la cour. Le journaliste, pour sa part, n’est guère compatissant. « L’accusée, de taille au-dessous de la moyenne, maigre, vêtue d’un sarrau gris, coiffée d’un chapeau cloche, écoute en pleurnichant. Aucune expression de sensibilité sur ce visage lie de vin, où l’on ne voit pas luire la moindre intelligence. L’interrogatoire confirme cette impression. (Puis Marie T.) contredit ses déclarations précédentes. Tout à coup, à l’audience, elle présente une autre version. – Ce n’est pas moi qui ai tué l’enfant ! C’est V., mon amant, qui a voulu s’en débarrasser. C’est lui qui est l’auteur de cette mort. Il a étouffé l’enfant en lui appliquant un édredon sur la figure… »
L’amant arrêté dans la foulée
Dans le Journal du Lot, on lit sans surprise que « cette déclaration produit une vive sensation sur le public et sur les jurés. (Mais) Les magistrats semblent moins surpris, car il paraît que l’accusée avait tout dernièrement écrit au Parquet pour lui dénoncer son amant… Le président revient à la charge, et l’accusée confirme. « Oui. Je suis innocente. C’est V. qui a tout fait! » Sur ce le ministère public évoque la mort d’un autre enfant, des suites d’un accident domestique. Cela fait beaucoup, à ses yeux… L’avocat de la défense, lui, saisit la balle au bond. « Il dépose des conclusions demandant que l’affaire soit renvoyée pour permettre à l’instruction de procéder à un supplément d’enquête. » La cour l’accepte mais maintient l’intéressée en détention. Parallèlement, l’amant que l’accusée a accusé et qui attendait, comme témoin, dans une salle annexe, est interpellé.
Alors une seconde instruction est menée, assez rapide d’ailleurs, puisqu’un nouveau procès a lieu dès le mois de mars 1931. Le chef d’accusation est identique. Durant l’interrogatoire, Marie T. repointe la responsabilité de son amant. C’est V. qui aurait selon elle placé l’édredon sur la tête du petit garçon. Le président note toutefois qu’une voisine a rapporté que pendant l’intervention du premier médecin arrivé sur les lieux, « l’accusée n’avait pas versé une larme, alors que V. paraissait très ému et pleurait. »
Les témoins se succèdent ensuite. On attend surtout celle de V., mis en cause par sa compagne. Il dit n’avoir pas entendu l’enfant pleurer et n’avoir compris le drame qu’au matin. L’enfant était déjà mort. Il explique avoir souffert jadis d’une méningite qui affecte sa mémoire, prétend que la femme n’est pas venue vivre chez lui à sa demande. Quant au mari trompé, il se montre « bonne pâte » dixit le journaliste. D’autres témoins indiquent que jusqu’à l’arrivée de V. le ménage semblait heureux.
La rude mission de l’avocat
L’avocat général confirme ce que le public pressentait. Pour lui, pas de doute, c’est bien la mère qui a tué l’enfant. Toutefois, il ne s’oppose pas aux circonstances atténuantes. La plaidoirie de la défense (Me Gisbert) n’est pas aisée. Comme le souligne le Journal du Lot : « Sa tâche est rude. L’accusée, évidemment, n’excite pas la sympathie. Son départ du foyer conjugal, l’abandon de ses enfants, sa mise en ménage avec V. qui est divorcé, qui a abandonné ses enfants, ne lui attire guère de pitié. L’éloquent défenseur, cependant, tenta de démontrer que la malheureuse est une victime, car c’est une simple d’esprit. V. est coupable, c’est le seul coupable. Il réclame l’acquittement. » Puis celle-ci se lève : « Je regrette profondément mon enfant, car moi, je ne l’ai pas tué. » Plus tard, en pleurant, elle s’écrie : « Je reviendrai avec mon mari s’il me veut ! » Le verdict confirme la culpabilité, mais la peine semble nuancée. Cinq années de réclusion.
Les infanticides n’ont pas disparu, ils ne sont pas l’apanage d’un passé où régnaient précarité, promiscuité, manque d’éducation… Selon la journaliste Marie Albert, en France, en 2025, 51 enfants furent tué(e)s par des adultes. Il s’agit de l’un des parents dans la majorité des cas.
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Source : site Gallica BNF.





