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Ils sont fous ces écrivains lotois !

Une anthologie signée d’un historien et bibliophile lui-même iconoclaste.

« Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on me prend pour un fou : il y a plus de douze ans qu’on m’a fait cet honneur. A ce sujet, je me rappelle que je soumis à l’archevêque de Paris, M. de Quelen, peu de temps avant sa mort, quelques-unes de mes idées incomplètes encore, appuyées sur l’Apocalypse. Ce prélat d’un si grand mérite, disons mieux, ce saint homme (car il l’était malgré ses détracteurs), m’écouta fort attentivement près de deux heures sans m’interrompre une seule fois. Je le vois encore debout, adossé contre une console, chez les Dames du Sacré-Cœur : il m’avait fait asseoir. Il me prenait pour un Voyant : il était aussi effrayé que moi de l’avenir, et me dit à la fin avec sa douceur et son humilité parfaite :-  Il se pourrait fort bien, Monsieur, que tout ce que vous m’annoncez s’accomplît. Verrai-je cela, moi? – Monseigneur, je le crois.- Il ne l’a pas vu; mais il est mieux là-haut qu’ici-bas. »

L’auteur de ces lignes est un certain Pierre-François Delestre, un Normand d’origine qui s’est établi à Cahors durant la première moitié du XIXe siècle, enseignant la rhétorique au lycée. Puis il publie, dans le Lot toujours, une traduction commentée de « l’Enéide » de Virgile. A partir de 1836 et en l’espace d’une petite dizaine d’années, il enchaîne ensuite des ouvrages d’une nature très différente dont les titres sont explicites : « Le Voyant ou les mystères de l’Apocalypse et la fin des temps, petit manuel à l’usage du XIXe siècle », « Méditations religieuses et prophétiques », « Apologie de l’œuvre de miséricorde », « Pensées d’un enfant de l’œuvre de miséricorde, suivies de prières en partie révélées », « L’Etoile polaire de la France ou rêveries d’un solitaire catholique sur l’énigme providentielle du Présent et de l’Avenir »… C’est que le sieur Delestre a bénéficié de révélations prophétiques de la part de Dieu en personne, qui lui a notamment confié que Louis XVII attend de prendre le pouvoir en France, comme il l‘explique dans « L’Etoile polaire » : « Ce que je dis n’est pas de moi. La voix du Seigneur a parlé, et vous pourriez savoir ailleurs bien plus que je ne vous en apprends. Mais la vérité nue est trop chaste et trop belle aujourd’hui pour nos regards impurs, et il faut que je vous la voile, en la parant d’ornements étrangers et presque profanes, pour que vos yeux en soutiennent l’éclat sans la faire rougir. L’avenir va se charger bientôt d’offrir à vos yeux dessillés, à vos esprits désabusés, la réalisation de mes folles prédictions devenues sagesse divine ».

Le très honorable Louis Greil

L’homme qui a sauvé Delestre de l’oubli en lui accordant une place de choix dans une anthologie publiée en 1886, « Les fous littéraires du Quercy », est Louis Greil. Une figure singulière de la vie économique et intellectuelle de Cahors où, natif de Brive, il s’est installé en 1860. En plein centre-ville, il y tient un magasin de prêt-à-porter pour hommes (comme on ne disait pas encore) à l’angle du boulevard Gambetta et de la rue Clemenceau. L’endroit est stratégique à plus d’un titre. Sur le plan commercial, certes. Mais on y est aussi aux premières loges quand a lieu le « le marché des bric-à-brac », comme le mentionne une notice biographie parue en 1927 dans le bulletin de Société des Etudes du Lot. Une aubaine pour Louis Greil qui commence ainsi une collection d’ouvrages consacrés au Quercy, qu’il complète en achetant par ailleurs manuscrits et publications de tous ordres, ainsi que les « papiers » d’Emile Dufour, autre érudit de ces temps héroïques. Officier durant la guerre de 1870, juge puis président du Tribunal de Commerce, Louis Greil est très logiquement admis à Société des Etudes du Lot en 1887, et en devient président de 1898 à sa mort, en 1904. Son immense collection est peu après acquise par la ville de Cahors.

Reste que l’honorable président Greil adorait les chemins de traverses, ces continents plus ou moins interlopes où l’histoire et la littérature enfantent des auteurs aux motivations parfois bizarres, quand ils ne relèvent pas de la psychiatrie. Outre l’anthologie déjà citée qui continue d’être une référence (une chronique du quotidien helvétique Le Temps la mentionnait il y a peu), on lui doit l’édition du « Livre de main des Du Pouget (1522-1598) », journal tenu au XVIe siècle par Jean du Pouget puis son petit-fils, bourgeois et avocats à Cahors, dans lequel ils relatent et commentent avec une grande liberté l’actualité nationale et locale, n’oubliant aucun détail scabreux, et accordant souvent bien plus d’importance à des querelles picrocholines qu’à des événements majeurs comme la Saint-Barthélémy. Bref, un must ! A l’instar de son livre consacré aux « fous littéraires » qui aurait parfaitement séduit quelques décennies plus tard un autre Lotois d’adoption, André Breton, quand il publia son « Anthologie de l’humour noir » où sont cités des auteurs illustres comme des intellectuels ayant vrillé jusqu’à une folie géniale, tel Jean-Pierre Brisset, convaincu que l’homme descendait de la grenouille.

Dans « Les fous littéraires du Quercy », on croise aussi du beau monde. Outre Delestre, déjà nommé, voici Jean-François Marmiesse (1745-1830) auquel le Seigneur fit également des révélations : « Peuple français, c’est à toi que je vais m’adresser en terminant ma chétive histoire; car, quand le Très-Haut m’a inspiré de la faire, il t’avait principalement en vue. Car c’est de toi que notre divin rédempteur dit dans son Evangile : – Laissez venir à moi ces petits; car c’est pour eux que le royaume des cieux est destiné, et pour ceux qui leur ressemblent -. Et comme les philosophes de ce siècle prétendent que Dieu est trop élevé pour se mêler de nos affaires, je vais te faire voir combien ce Dieu, trois fois saint, te chérit, et combien il t’aime; et comme il connaît tout, que rien ne lui est caché, et qu’il n’y a point pour lui de passé ni d’avenir, et que tout lui est présent, il a prévu de toute éternité les pièges que les ministres de Satan te tendraient dans ces derniers temps, il t’a préparé tout ce qu’il te faut pour rompre leurs filets… » Marmiesse publia plusieurs éditions de ses révélations et songes…

Et comment « rajeunir les vieillards » ?

Evoquons aussi Soubira (1768-1842), fils de notaire né à Montcuq, un temps notaire lui-même : il se disait d’abord « messie », était fasciné par l’Apocalypse à venir et grand admirateur et de Louis XVI et de Napoléon, et à l’occasion, adressait des poèmes à la presse parisienne. Ses écrits furent néanmoins imprimés dans le Lot, tel ce recueil qui se conclut ainsi : « La cruelle agonie et sa dernière fin / De l’être qui n’est plus sera la fin du monde. / Eve dès ce beau jour, se rendra plus féconde; / En devenant plus pure, elle aura son autel / Dieu plus sain et plus pur à recevoir du miel, / Et fera que l’amour qu’inspire la nature / Fécondera l’anneau d’où vient la créature. / Les frais d’impression, épuisant mon crédit, J’arrête mon élan et cesse ce récit. »

Paul Lacoste, qui était l’objet d’hallucinations qu’il lui fallait partager avec ses contemporains, Alexandre Clavel, poète et prosateur extravagant (dixit Louis Greil), Jean-Cyprien Delbosc, prêtre et thérapeute assez audacieux qui publia des conseils permettant notamment de « rajeunir les vieillards » (sic) complètent cet ouvrage qui, on n‘en doute pas, dut en son temps provoquer quelques rires mais aussi quelques rictus lors des très doctes réunions de la Société des Etudes du Lot !

Ph.M.

Sources : site Gallica BNF.

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