A Mayrac, Fabien Lesage multiplie les démarches mais se heurte à un mur.
Cela débute comme dans un roman. Un coffret que sa mère lui a transmis. Et qui a été oublié au milieu de centaines de livres, de documents, d’archives variées. Une sorte de capharnaüm. Et pour cause : originaire de la région parisienne où il travaillait dans l’industrie, quand il s’établit avec son épouse dans le Lot à l’aube des années 1980, Fabien Lesage décide de vivre de sa passion. Il devient bouquiniste, et avec Madame, exerce dès lors dans les salons, les foires, les marchés. A Mayrac, le couple est apprécié. Fabien s’investit dans la vie du village : on le sollicite pour intégrer la municipalité en 1995. Il accomplira quatre mandats, dont deux comme adjoint. En 2020, il décide de laisser la place. Il veut profiter de son temps libre, pleinement. Retraité, il l’est officiellement depuis 2005 mais ses mandats, y compris au sein de la communauté de communes, l’ont beaucoup occupé. Les dossiers liés à la culture l’ont particulièrement intéressé.
« Alors quand j’ai réellement retrouvé tout mon temps, avec mon épouse, on a décidé de trier un peu la pièce où nous avions remisé bibliothèques et autres collections et vieux papiers. C’est ainsi que j’ai retrouvé le coffret. Comme une petite valise. Jadis, il renfermait un gramophone. Mais à la place de l’appareil, un autre trésor m’attendait… » raconte Fabien. Des photos, des courriers, des médailles, des cartes d’adhésion, des coupures de presse… Tous signés ou concernant Amédée Lesage, son père. « Je ne l’ai quasiment pas connu. Je suis né en octobre 1949, il est décédé en juin 1951, d’un malaise cardiaque. Il avait 43 ans. C’est ma mère qui m’a élevé, et c’est seulement quand j’ai commencé à travailler qu’elle a refait sa vie… »
Une vie d’engagement et de militantisme
Jusqu’à l’ouverture du coffret, il y a désormais six ans, Fabien ne connaissait que des bribes de la vie de son paternel. Il savait qu’Amédée Jean Joseph Lesage né dans l’actuelle ville de Corbeil-Essonnes en 1908 avait été commis, métallurgiste, et même régisseur de plateau pour un studio de cinéma et qu’avant la Seconde guerre, il travaillait à Boulogne-Billancourt. Il se souvenait avoir entendu que son père avait été mobilisé en 39-40, et que plus tard, il avait résisté. C’était assez vague. Sa mère n’avait rien dit ou presque, parlait peu, croyant sans doute bien faire vis-à-vis de ce fils orphelin de père, et Fabien n’avait pas vraiment posé de questions…
Alors, quand il analyse un par un les documents mis au jour, en ce début 2020, il découvre puis reconstitue le parcours d’Amédée. Et quand il y a des « trous », il fait appel aux archives (pour les recensements, notamment). Voici un résumé de cette vie longtemps enfouie… Simple employé de commerce et chauffeur, Amédée s’est engagé en décembre 1927 dans l’infanterie coloniale. Il va ainsi effectuer de longs séjours en Indochine. En décembre 1930, il est « renvoyé dans ses foyers » avec en poche un certificat de bonne conduite. Il réside ensuite à Paris. Mobilisé en septembre 1939, il est démobilisé en août 1940 alors que son régiment avait été fixé à Mont-de-Marsan. Il regagne la capitale. Le voilà coursier. Travaillant notamment pour un fleuriste : une lettre indique qu’il transporte des tracts cachés dans des corbeilles de fleurs à partir de l’été 1942. En septembre 1943, Amédée emménage à Boulogne-Billancourt.
Fabien retrouve ensuite la trace de son père à Archignat, dans l’Allier. En mars 1944, il rejoint le « maquis Jean-Pierre Timbaud » (du nom d’un syndicaliste fusillé en 1941 à Châteaubriant). Ce groupe FTP est actif sur une zone « à cheval » sur les départements de l’Allier et de la Creuse. En mai, recensé pour le STO, Amédée est considéré comme réfractaire. La région est libérée dans la seconde quinzaine d’août.
Une carte de maquisard, une médaille…
En janvier 1945, différents documents confirment que le résistant Lesage a regagné son domicile de Boulogne. Une carte de maquisard éditée par le Groupement national des Réfractaires et Maquisards lui est remise, visée par le commandant Maurice, et Amédée cotise à la CGT (fédération des métaux), étant salarié de la SNCAN (entreprise aéronautique) où il est magasinier. Au sein des Anciens Réfractaires, il occupe bientôt le poste d’archiviste et en 1946, devenu par ailleurs militant du PCF, Amédée Lesage est mentionné comme responsable de la section locale des Anciens FFI-FTPF. Toutes les archives retrouvées par son fils peuvent ainsi se résumer : le militantisme et l’activisme d’Amédée sont exemplaires. Les mois, les années passent.
Rien de plus logique qu’en avril 1949, soit remise à Amédée Lesage la médaille commémorative de la guerre de 1939-1945 par le général De Ligny. Ils sont plusieurs à être décorés ce jour-là, puis à défiler dans les rues de Boulogne. Et puis. Et puis il y a la machine administrative. C’est également dans ces années que les autorités initient un vaste recensement destiné à homologuer les dossiers de reconnaissance pour les anciens résistants.
Pour Amédée, la demande est consignée sur un courrier du Colonel Marcillot de Limoges, et quatre autres noms de maquisards y figurent, dont trois sont domiciliés à Boulogne et auraient donc combattu dans « l’armée des ombres » aux côtés du papa de Fabien Lesage. Or, au bout du compte, seul le dossier d’Amédée ne sera pas homologué. Il manque des attestations signées de ses responsables d’alors, selon un bordereau qui précise qu’à cet effet, l’intéressé est convoqué en mairie de Boulogne-Billancourt en mai 1950. Pour ce qui concerne la suite de la procédure, c’est le vide. Le 2 juin 1951, Amédée décède d’une crise cardiaque.
« C’est exactement la raison pour laquelle, depuis plusieurs années maintenant, je me démène » explique Fabien. Des responsables associatifs, des élus, des archivistes ont dit comprendre son désarroi. Mais au ministère, saisi une nouvelle fois il y a quelques mois avec l’aide du sénateur du Lot Raphaël Daubet, la réponse a été très administrative… « Le Certificat d’appartenance aux Forces Françaises de l’Intérieur (CAFFI), institué par l’instruction n° 4550/FFCI/FFI du 9 mai 1947, est l’unique pièce officielle validant, à titre militaire, les services effectués par les résistants ayant combattu dans les rangs des formations constitutives des FFI. Pour obtenir ce CAFFI, il appartenait aux requérants de déposer leur demande avant le 1er mars 1951. Les commissions départementales et régionales d’homologation FFI ont cessé de fonctionner peu après la date de forclusion (1er mars 1951). »
252 000 noms… sauf un
Or, quand on consulte sur le site Mémoire des Hommes les dossiers d’homologation et de reconnaissance des différentes unités combattantes de la résistance, département par département, force est de constater que des pièces ont été ajoutées ou modifiées postérieurement au 1er mars 1951. Par ailleurs, des chefs ou gradés écrivent noir sur blanc ne plus posséder les éléments et informations nécessaires (au moment de « boucler » certains dossiers collectifs ou individuels). Enfin, pour ce qui concerne le groupe du maquis Timbaud, les listes des combattants semblent en deçà des chiffres indiqués en introduction.
Reste que Fabien Lesage demeure frustré. « Ou mon père n’a pas eu le temps de retrouver ou produire les documents, ou il y a eu des trous dans la raquette, pardonnez-moi l’expression. Ou encore, car après tout je n’exclus rien, il s’est avéré que la sincérité et la réalité de son engagement ont été démenties par d’autres agissements moins glorieux. Je n’ose pas croire, enfin, qu’il fut victime d’un règlement de comptes politique… » Quand on lit les documents et courriers internes au sein des Anciens Réfractaires et FTP de la section de Boulogne, c’est un euphémisme que de juger l’atmosphère électrique. Pour preuve, un temps, Amédée Lesage présenta sa démission. Elle fut refusée. En attendant, sur la base de données « Titres, homologations et services pour faits de résistance » du site Mémoire des Hommes, sont listés quelque 252 000 dossiers individuels. 252 000 noms et prénoms, 252 000 héros. Mais Amédée Lesage n’en est pas. Et son fils ne comprend pas pourquoi, au regard de toutes les archives rassemblées et retrouvées dans le coffret du phono et ailleurs. Il veut lancer un ultime appel. Une sorte de bouteille à la mer. Il veut en avoir le coeur net.
Ph.M.
Photos : Une rare photo de la petite famille avant le décès prématuré du papa de Fabien… Et une carte de « réfractaire maquisard » au nom d’Amédée Lesage qui n’est pas reconnue officiellement par l’État.





