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Des bœufs achetés à la foire de Gramat qui ont vraiment coûté cher !

Venus à pied de Payrignac, deux cultivateurs en sont repartis l’affaire conclue avant d’être victimes d’un « attentat ».

En cette fin août 1934, l’actualité un brin somnolente soudain se mue en terrible feuilleton. Des agriculteurs venus de Payrignac (au nord-ouest de Gourdon) à Gramat pour y acheter des bœufs y ont certes trouvé deux bêtes de somme qui leur convenaient sur le champ de foire, mais sur le chemin du retour, après une halte à l’auberge de Couzou, ils ont été victimes d’un « attentat » ! Des coups de feu tirés à moins d’un mètre de distance les ont visés ! L’un d’eux a été grièvement blessé encore que la balle est ressortie sans avoir atteint d’organe vital. Pour autant, l’agresseur a disparu dans la nuit et l’enquête s’annonce bien délicate…

Dans son édition du 24 août 1934, Le Journal du Lot relate l’affaire par le menu après un titre et une chapeau pour le moins incitatifs. « Mystérieux attentat. Des coups de feu dans la nuit… » Et ensuite d’expliquer : « En vérité, c’est une étrange affaire que cette fusillade dans la nuit, dont l’auteur n’a laissé aucune trace et dont rien n’explique la cause et le but. [Lundi dernier] M. Espitalié, âgé de 72 ans, et son gendre M. Eléazar (sic) Bach, âgé de 44 ans, exploitent ensemble une importante propriété à Nadaillac [commune de Payrignac]. Ils passent pour jouir d’une situation très prospère et pour vivre dans une entente que rien n’est venu troubler. Tous deux s’étaient rendus à la foire de Gramat où ils voulaient acquérir des bœufs de travail. Une ou deux paires, ils ne savaient pas. Cela dépendrait des circonstances. Le beau-père qui portait l’argent avait donc pris une somme élevée. A la foire, ils fixèrent leur choix sur un couple de beaux bœufs, pour le prix de 4.525 fr. (*) et décidèrent de ne pas en acheter d’autres. Il restait donc une forte somme d’argent dans le portefeuille de M. Espitalié. »

Des précautions qui s’avèrent vaines

« Par précaution, celui-ci ne voulut pas effectuer le payement au café, où, comme il est d’usage en Quercy, l’acheteur paye « le vinagé ». C’est sur le pont de la gare que l’achat fut réglé au vendeur. Et, fait à noter, ni M. Espitalié, ni M. Bach ne connaissent celui-ci. Ceci fait, et après s’être restaurés, les deux propriétaires se mirent en route pour le retour vers 16 heures. Ils avaient à parcourir à pied une trentaine de kilomètres. A Couzou, ils s’arrêtent pour dîner à l’auberge où se trouvaient de nombreux marchands et cultivateurs. On se demande si, en réglant la dépense, M. Espitalié ne laissa pas voir les nombreux billets de banque qui gonflaient son portefeuille… simple supposition, d’ailleurs, puisque les deux propriétaires déclarent n’avoir remarqué aucun personnage suspect. Ils reprirent leur route un peu après minuit. »

« L’obscurité était complète et la route bordée par des taillis épais. M. Bach marchait en tête, M. Espitalié se tenait derrière poussant les bœufs. Après deux ou trois kilomètres de marche, le beau-père appela son gendre et lui offrit un cigare. On s’arrêta pour l’allumer. Au moment précis où l’allumette flambant éclairait le visage des deux hommes, un coup de feu éclata de très près et M. Bach fut atteint au-dessous de la tempe. Il ne se rendit pas compte de ce qui se passait et, un peu ému, un peu plaisant, il dit à son beau-père : « Ah ! ça, mais c’est un cigare explosible que vous m’offrez ! » Puis, sentant couler du sang sur sa joue, il voulut l’étancher avec son mouchoir. Alors, retentit une nouvelle détonation et une balle vint traverser la main de M. Bach. Cette fois, il n’y avait plus de doute possible. On voulait les assassiner. Les deux hommes, laissant leurs bœufs sur la route, s’enfuirent à travers la campagne et, agrès une longue course, s’arrêtèrent dans une grange abandonnée où ils passèrent le reste de la nuit. »

« Au matin, les habitants d’une ferme voisine les recueillirent. Le docteur Ayzac constata alors que le premier coup de feu avait atteint la région temporale gauche et que la balle était ressortie près de la tempe droite, fort heureusement sans léser aucun organe essentiel, mais après avoir toutefois frisé les nerfs optiques. En ce qui concerne la blessure de la main, il ne put se prononcer quant aux suites possibles, celle-ci pouvant entraîner une paralysie des nerfs. Les brigades de gendarmerie ont aussitôt entrepris une enquête active et minutieuse. Elle n’a jusqu’ici donné aucun résultat. Les déclarations des victimes n’apportent aucun élément capable d’orienter les recherches. Ni le beau-père ni le gendre n’ont rien vu. Ni l’un ni l’autre ne soupçonnent personne. Aux lieux de l’attentat on n’a relevé aucune trace, sauf les traînées de sang laissées par les blessures de M. Bach. Mais l’agresseur n’a pas laissé le moindre indice de son passage. » Et le rédacteur de conclure non sans sagacité : « Les enquêteurs auront beaucoup de peine à percer ce mystère. »

Un parallèle douteux avec l’affaire Stavisky !

De fait, la lecture des numéros suivants entretient le suspense sans pour autant que les investigations ne progressent. Seul point commun des différents articles désormais, ce titre récurrent : « L’attentat mystérieux de Couzou ». Le 26 août, il est noté avec philosophie : « S’il n’y avait pas les blessures – trop réelles – de M. Bach, on serait tenté de croire à quelqu’une de ces hallucinations nocturnes dont les esprits les plus fermes sont quelquefois saisis. » Alors qu’un inspecteur de la police mobile s’est joint aux gendarmes locaux, on apprend que l’état de santé de la principale victime s’est amélioré. Mais pour le reste, aucun fait nouveau… Le 29 août, le journal indique que l’inspecteur s’en est allé, insiste sur le fait que les témoignages des victimes sont en tous points concordants, et il répète la conviction des enquêteurs que les deux cultivateurs ont été certainement suivis durant plusieurs kilomètres par un inconnu qui a agi quand les circonstances lui sont apparues favorables, et a su disparaître dans la nuit une fois son agression (manquée) réalisée… Mais l’article se conclut par cette stupéfiante exclamation : « Et l’on parle de l’affaire Prince ! »

Il s’agit rien moins que d’une référence à un fait-divers qui a tenu en haleine le pays quelques mois plus tôt. Quand le corps d’un magistrat, le conseiller à la cour d’appel de Paris (et chef de la section financière du parquet) Albert Prince, a été retrouvé, littéralement déchiqueté, le 20 février 1934, sur la voie ferrée reliant Paris à Dijon. L’homme avait notamment été en charge de l’affaire Stavisky, un des grands scandales de l’entre-deux-guerres. Or, on ne sut jamais si le magistrat avait été assassiné ou s’il s’était donné la mort. Disons le tout à trac, l’allusion du Journal du Lot paraît quand même un peu… gonflée.

Ultime rebondissement qui fait pschitt 

Le 5 septembre, enfin, l’édition du tri-hebdomadaire apporte du nouveau. Il apparaît que les enquêteurs s’intéressent à un ouvrier agricole de 25 ans originaire de Carlucet qui avait été inculpé pour le vol d’une bicyclette mais laissé en liberté. L’homme semble avoir quelque mal à justifier de son emploi du temps la nuit où fut commis « l’attentat de Couzou ». Il a de fait été incarcéré cette fois, mais au fil des interrogatoires, si ses propos sont parfois démentis, aucune preuve néanmoins vient étayer les soupçons des gendarmes et magistrats. Ouvrier agricole de son état, il travaille notamment pour le compte d’un instituteur. Le jeune homme admet par exemple avoir dérobé des volailles à Cahors, on comprend aussi qu’il porte des chaussures en caoutchouc lui permettant de cheminer en silence, et enfin, l’instituteur qui le loge possède de longue date une carabine à répétition. Un expert a examiné l’arme, mais ne peut certifier qu’elle a été utilisée récemment… « La question est de savoir si on est sur la bonne piste », conclut l’article.

Il faut croire que non. Dans les semaines, mois et années qui suivent, plus un mot sur l’affaire dite de « l’attentat de Couzou ». Nous avons procédé à quelques investigations. Ayant d’abord corrigé le lieu où habitaient les victimes (le hameau de Nadaillac à Payrignac et non pas Vadaillac comme orthographié dans le Journal du Lot), ainsi que les prénoms du gendre (Aimé Dieudonné Eliézer), on a remarqué que ce dernier qui avait épousé Aurélie Espitalié en 1919  avait combattu avec éclat durant la Première guerre. Il fut ainsi blessé à Verdun à l’automne 1916, cité à l’ordre de son régiment et gratifié de la Croix de guerre. Né en 1889, il est décédé en 1960, toujours à Payrignac… Quant à son beau-père, dans la presse locale, un an après le fait divers, on apprend qu’un de ses taureaux de race limousine fut primé à la foire (de Gourdon, cette fois). Comme quoi la vie avait repris ses droits. Un quotidien qui n’était donc pas toujours facile, quand il fallait faire plus de 30 km à pied pour aller acheter des bœufs ! En étant qui plus est à la merci de maraudeurs à la recherche d’une belle affaire….

(*) A titre de comparaison, le prix des automobiles les plus vendues en 1934 oscillaient de 16 à 25 000 francs.

Sources : site Gallica-BNF, archives départementales du Lot.

Illustration : tableau de Raimond Lecourt (1882-1946) daté de 1924 figurant un marché aux bestiaux. Conservé au Musée de Normandie à Caen.

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