La fillette réfugiée dans le Lot est devenue docteur en sociologie et a épousé un futur prix Nobel.
La Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’Etat français et d’hommage aux Justes de France se tenait dimanche dernier. Parmi ces derniers, les Lotois qui ont contribué au « sauvetage » des enfants Denise et Jean-Claude Bystryn : Yvonne Féraud, ses parents Gabriel et Maria, et ses oncle et tante Alfred et Marie-Louise Aymard.
Personne n’imaginait alors, durant les années noires de l’Occupation, quel destin extraordinaire serait celui de la fillette. A lire la notice biographique sur le site de l’USHMM (United States Holocaust Memorial Museum), l’histoire de la famille Bystyn ressemble au départ à celle de milliers d’autres hommes et femmes venus s’établir en France durant l’entre-deux-guerres fuyant les pogroms et une vie trop précaire. Le père, Iser, né en 1901 à Drohiczyn (Pologne), a émigré en France et a suivi des études à l’université de Caen. Egalement formé au rabbinat, il obtient un diplôme d’ingénieur en mécanique. Avant la guerre, il occupe un poste important dans une usine fabriquant des camions-bennes. La mère, Sara, est née en 1906 à Brest-Litovsk (Biélorussie). Une fois à Paris elle étudie et se forme aux métiers de modiste et de corsetière. Iser et Sara se marient en 1930. Denise voit le jour le 27 février 1933 et son frère cadet, Jean-Claude, le 8 mai 1938. Quand éclate la Seconde guerre, la famille vit à Colombes.
Le papa victime de « la rafle du billet vert »
Le 14 mai 1941, Iser Bystryn est arrêté lors de la première rafle visant les Juifs étrangers et dirigé vers le camp d’internement de Beaune-la-Rolande. Il a été victime de la rafle dite du « billet vert », en référence à une convocation reçue sur papier vert visant quelque 3700 hommes. La mère et ses enfants restés à Colombes se rendent au camp (Beaune-la-Rolande est un bourg du Loiret à 18 km de Pithiviers) environ une fois. Sara encourage son mari à s’enfuir. Il semble d’abord hésiter. Mais des policiers français se présentent en février 1942 à l’appartement pour chercher Iser, et l’un d’eux fait comprendre à Sara qu’il lui faut prendre la fuite… Comprenant qu’Iser s’était évadé, la maman et ses enfants quittent la région parisienne le soir même. Elle finit par arriver à Saint-Céré, où elle a des amis réfugiés. Pour sa part, Iser gagne Cahors où la petite famille finit par se retrouver. Mais le père souffre d’un ulcère et doit être hospitalisé.
Son chirurgien est résistant et considère que sauver les Juifs persécutés est un devoir. Il s’agit du Dr Rougié. Le médecin le garde plus longtemps que nécessaire. Il organise également le placement de Denise et de Jean-Claude au sein de l’Institution Jeanne d’Arc. Mais la congrégation ne peut prendre en charge très longtemps un garçon. La jeune enseignante (et future religieuse) Yvonne Féraud le place à Escamps, chez Alfred et Marie-Louise Aymard…
Pendant cette période, les parents vivent le plus discrètement possible, se cachent durant certaines périodes. En avril 1944, même au sein du couvent, où un souterrain était aménagé pour prendre la fuite au cas où, Denise est en danger. Yvonne Féraud lui fournit des faux papiers et la conduit chez ses propres parents, près de Toulouse.
A la Libération, la famille retrouve Paris. Mais les temps ont changé. S’ils ont survécu, les Bystryn décident bientôt d’émigrer aux Etats-Unis. Une nouvelle vie commence. Et quelle vie ! Denise et Jean-Claude vont effectuer de brillantes études ! La grande sœur devient docteur en sociologie et demeure attachée à la célèbre université de Columbia (où elle travaillera notamment sur la problématique des addictions). Son frère cadet devient médecin spécialisé en dermatologie.
Des enfants décidément très brillants
Iser décède en 1954, mais la maman, Sara, vivra jusqu’en 2003. Elle aura eu le bonheur de voir ses chers enfants réussir brillamment. Elle est ainsi « aux premières loges » quand Denise épouse le Docteur Eric Kandel, qui obtient en 2000 le prix Nobel de médecine. Elle n’aura pas le chagrin de voir son « petit » Jean-Claude décéder en 2010…
Denise Kandel née Bystryn n’a jamais oublié les heures sombres de la guerre ni ceux qui l’ont sauvé et ont protégé son frère. Elle fait le voyage avec son frère notamment quand Yvonne Féraud et ses proches sont reconnus Justes parmi les Nations. Le dossier avait été déposé par les enfants cachés… Denise témoigne de son expérience à plusieurs reprises, et apporte son concours également pour la reconnaissance des crimes commis à Beaune-la-Rolande et en 2021 encore, dans Paris Match, à l’occasion du 80e anniversaire de la rafle du « billet vert ». Auprès de la Fondation de Los Angeles, elle indique : « Je n’utilise pas ces témoignages dans le cadre de mon travail d’épidémiologiste à l’université Columbia. Toutefois, je rédige actuellement un ouvrage qui retracera mon vécu durant la guerre, la vie de mes parents à leur arrivée en France depuis la Pologne, ainsi que le rôle joué par l’Église en France pour sauver des Juifs. Je compte réécouter mon propre témoignage. Des zones d’ombre et des doutes subsistent. Il se peut que les informations soient présentes, noyées dans les milliers de mots de ces témoignages ou dans d’autres archives, mais qu’elles demeurent, en fin de compte, inaccessibles. L’ambiguïté — et l’impossibilité de la lever — constituent le fil conducteur de mon témoignage et de mes efforts constants pour parvenir à une compréhension plus complète. »
Surprise et émue par les mots de son frère
Mais elle a aussi ces mots bouleversants après avoir regardé le témoignage livré par Jean-Claude à la fondation : « Ces archives sont extraordinaires. Toutefois, ma recherche infructueuse m’a permis de mettre en lumière certaines de leurs limites. La quête de témoignages potentiellement pertinents s’est avérée quelque peu frustrante en raison de la manière dont les entretiens ont été codés et les catégories organisées. J’ai eu du mal à comprendre comment localiser des entretiens par lieu, alors même que je suis chercheur en sciences sociales et habitué au maniement des codes et des catégories. En consultant mon propre témoignage, j’ai constaté que certains concepts clés n’avaient pas été codés. J’ai néanmoins réussi à retrouver et à visionner le témoignage de mon frère. J’ai été surpris par les détails dont il se souvenait, alors que je les avais oubliés. J’ai également été bouleversé par l’intensité de l’émotion qui l’habitait lorsqu’il s’adressait à l’enquêteur. Lui, un homme de près de soixante ans, pleurait si fort qu’il parvenait à peine à poursuivre son récit. Je ne l’avais jamais vu dans un tel état. Ce fut une révélation. Pleurait-il l’enfance dont il avait été privé après avoir été séparé de nos parents à un si jeune âge ? Pleurait-il parce que l’amour du couple merveilleux qui l’avait caché et auquel il était extrêmement attaché, lui manquait toujours ? Je ne lui ai jamais posé la question ; je n’osais pas. J’avais le sentiment qu’en visionnant son témoignage, j’avais, d’une certaine manière, porté atteinte à son intimité. »
Denise Kandel Bystryn qui a été reçue avec son époux à la Maison Blanche par le président Bill Clinton a connu bien des honneurs. Mais elle n’a jamais oublié Cahors et ces Lotois qui n’ont pas hésité à prendre tous les risques. S’interrogeant sur sa propre mémoire, elle a voulu transmettre. Et a ainsi fait don ; notamment, d’une collection de photos à l’US Mémorial. Merci Madame. Vous avez aujourd’hui 93 ans. Nous autres Lotois du XXIe siècle, nous ne vous avons pas oubliée. Ni votre frère, ni vos parents, ni les Justes qui vous ont sauvés.
Ph.M.
Sources : USH Memorial à Washington, USC Shoah Foundation à Los Angeles, Université de Columbia à New-York.
Copyright: United States Holocaust Memorial Museum
Provenance: Dr. Denise Kandel
TouTube UNICA – Università degli Studi di Cagliari
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