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Anatole de Monzie relu et corrigé pour commémorer un anniversaire oublié

Dédicace particulière à la jeunesse présente par Jean-Louis Maisonhaute. 

« Notre époque aime les procès à rebours et les catéchismes moraux. À Cahors, nous avons pris l’habitude de figer le passé dans le marbre des certitudes administratives ou des commémorations obligées. Pourtant, à l’heure où notre individualisme de masse réduit la mémoire à un tribunal d’intentions virtuelles, un nom continue de buter contre notre présentisme : Anatole de Monzie. Pris dans l’étau d’un grand récit national qui ne veut voir, entre 1940 et 1944, que l’alternative binaire de l’Armistice coupable ou de l’Amnistie pacificatrice, son oubli est structurel. En choisissant de rester maire de notre ville jusqu’en 1942, au plus fort de la tourmente, Monzie a refusé la posture confortable de l’absence pour assumer le risque de la présence. Il ne s’agit pas aujourd’hui de le réhabiliter, encore moins de le sauver d’un enfer mémoriel, mais de le relire et le corriger, c’est-à-dire substituer le pieux «devoir de mémoire » par un authentique exercice de relecture historique et non pas d’un prophétisme du passé. Qu’est-ce qu’une leçon pour un esprit encyclopédique comme le sien ? L’initiateur de l’Encyclopédie française savait qu’il n’existe pas de «leçons de l’histoire» au sens dogmatique. L’histoire ne dicte pas de leçons prêtes à penser ; elle exige que l’on sache lire les structures, les collages et les urgences d’une époque. Dans Province de ma vie, Monzie utilisait lui-même un mot révélateur pour décrire le kaléidoscope des destinées publiques : le photomontage. Sa trajectoire se situe précisément là, aux confins instables où la politique se heurte à la littérature. Sa mémoire oscille désormais entre le règlement de comptes de la légende urbaine et la vérité nue d’un conte de sincérité saint-céréenne, ( « Le salut par l’imposture », 1940) lieu de son ancrage et de son élection politique qui dictait sa rude clarté. 

Regardons notre territoire. À Cahors, son souvenir est repoussé aux faubourgs, confiné dans le bitume d’une longue avenue périphérique de sortie sud. À Saint-Céré, son éternel bastion, une statue a figé les traits du « Grand seigneur de la politique ». Mais à Figeac, rien. Aucune trace, aucune inscription, aucun hommage : la mémoire ouvrière et résistante y a fait table rase de la figure compromise, sous l’œil vigilant des Malvy, grands gardiens locaux d’un temple mémoriel sans partage. Place Chapou, dans l’hypercentre en travaux, la statue de Jean-Jacques Chapou trônera à nouveau, incarnant le surgissement du sacrifice et de la rupture héroïque. Mais notre lecture collective s’arrête là, sans jamais oser la question critique : que doit le surgissement de la Résistance à la politique du retrait menée par Monzie ? Pour que l’héroïsme soit seulement possible, il faut qu’il reste un sol où poser le pied, soit un réseau laïque lotois pour se protéger mutuellement sous l’orage comme l’a montré le grand historien lotois de la fabrique de l’opinion sous l’Occupation, Pierre Laborie. C’est ici que se déclare notre dette à l’égard de la leçon de l’économie vitaliste : d’une part celle qui anime la gestion économique de la survie (le ravitaillement), d’autre part l’exemple de «l’humanisme paysan » qui conçoit l’économie à l’aune du juste prix de revient. Cette gestion-là se situe aux antipodes, très loin, du mythe paysan, agrarien et réactionnaire du pétainisme. Pendant que Vichy théorisait le retour à la terre, Monzie se consacrait en toute rigueur au vitalisme salvateur du trivial ravitaillement : trouver du blé, loger les réfugiés, faire fonctionner les hôpitaux locaux, maintenir le tissu social. Ce courage-là ne prend pas la pose théâtrale du sacrifice maréchaliste. C’est la présence invisible au sein du retrait qui a maintenu le refuge précaire à l’abri duquel la rupture historique a pu s’approvisionner et naître. 

Pour écrire ces lignes, je ne représente que moi-même : un anonyme sans qualité, simple produit de l’exode rural, sans titre ni légitimité pour convoquer les historiens officiels. L’agenda des thuriféraires de l’autoroute des lieux de mémoire amnésiques n’est pas le mien. Rendre à Monzie sa juste place n’est pas lui dresser un autel moral, c’est admettre la complexité du tragique.

À l’adresse des jeunes gens d’aujourd’hui, il convient d’indiquer le piège anthropologique qui se referme sous leurs pas : celui où la société spectrale se superpose à la société du spectacle. Hier, le spectacle réclamait des rôles figés et des images univoques pour sa galerie de silhouettes nettes, excluant de fait les nuances grises d’un gestionnaire du réel. Aujourd’hui, la texture spectrale de notre hypermodernité atomisée achève cette amnésie. Absorbés par les flux algorithmiques, les êtres se dématérialisent, devenant étrangers à l’épaisseur charnelle du sol et des temps longs. Mais parce que la jeunesse n’est pas réductible à un cliché spectral, c’est précisément pour cela qu’elle peut légitimement revendiquer des chaises, c’est-à-dire s’asseoir à la table de l’Histoire, s’y ancrer physiquement, et refuser d’être de simples figurants virtuels.

Il faut donc leur répéter cette sentence désabusée du cinéaste John Ford dans L’Homme qui tua Liberty Valance: « Quand la légende est plus belle que la réalité, on imprime la légende. » L’empreinte rétinienne des légendes urbaines sera toujours plus forte et immédiate que la pâle et haute vérité du passé. Ne cédez pas au confort de l’image immédiate. Relire Monzie, c’est accepter de plisser les yeux pour voir, derrière l’éclat trompeur du cliché moderne, la texture complexe, rugueuse et ingrate du réel historique. » 

Texte Jean-Louis Maisonhaute

Photo d’illustration photo de l’agence Rol datée du 3 avril 1925 

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