Originaire de Caniac, il avait été blessé la veille à Mézières (Ardennes).
11 novembre 1918. Cahors est en fête. « La nouvelle que l’armistice était signé a été connue officiellement à Cahors, à 11 h. 1/2. La joie fut immense parmi la population. Mais, dès 13 heures, lorsque les cloches sonnèrent, lorsque les bombes éclatèrent pour annoncer que la Victoire était définitive, que la France et ses Alliés avaient eu, comme nous l’avons toujours dit dans ces colonnes, raison, par la force, des Boches, et de leurs complices, l’enthousiasme ne connût plus de bornes. Aussitôt, la Diane Cadurcienne fut mobilisée avec à propos par MM. Caurner et Lacoste : la jeune et belle fanfare, encadrée par les Boys-Scouts, que conduisait leur chef, M. Pinaud, professeur de gymnastique au lycée Gambetta, parcourait les principales artères de la ville en jouant des pas redoublés de victoire. Partout, sur leur parcours, la foule énorme qui se pressait, applaudissait. La joie, en ville, était inexprimable : les gens s’abordaient, se serraient les mains, s’embrassaient avec effusion. C’est la Victoire ! Devant le monument Gambetta, l’Hôtel de Ville, dans la cour de la Préfecture, devant l’Hôpital, à la Gare, devant les immeubles des adjoints au maire de Cahors, et devant la Dépêche, la Diane se fit entendre. – Mais c’est avec une émotion bien vive qu’au Journal du Lot, nous avons reçu et accueilli ces braves amis qui ont bien voulu nous associer dans leur beau témoignage de sympathie. Dans la cour de l’imprimerie, au milieu d’une foule considérable, la Diane Cadurcienne a, par trois fois, fait entendre les accents joyeux des clairons annonçant la victoire. » C’est ce que l’on peut lire dans le Journal du Lot du 12 novembre, mais dès son édition de la veille, les informations ne laissaient plus place au doute…
Alors que les négociations se poursuivent à Rethondes, dès le 10 novembre au soir, le communiqué de l’État-Major était sans ambiguïté. « Au cours de la journée, nos troupes ont poursuivi l’ennemi en retraite, refoulant ses arrière-gardes. Sur notre gauche, nous avons atteint la frontière belge au nord de la forêt de Signy-l’Abbaye. Plus à l’est, Mézières est entièrement dégagée. Nous avons franchi la Meuse à l’est de cette ville. Sur notre droite, nous avons progressé au nord de la ligne Baâlon-Jametz et poussé nos avant-postes jusqu’à Remoiville. »
A Caniac, du sourire aux larmes
A quelle heure, ce 11 novembre 1918, la nouvelle est-elle connue à Caniac (qui ne deviendra officiellement Caniac-du-Causse qu’en 1949) ? A quelle heure la famille Despeyroux apprend elle que la guerre est finie ? A quelle heure Jean et Germaine, ses parents, laissent-ils éclater leur joie ? Leur fils Félix Augustin, né le 1er février 1898, va pouvoir bientôt les retrouver, ainsi que ses sœurs cadettes.
Mais on sait à présent que ce moment de bonheur sera de courte durée. Félix ne reviendra pas. Félix, paysan et fils de paysan, ne reverra jamais les siens, il ne reverra jamais Caniac, il ne retrouvera jamais les paysages de la campagne des causses. Félix est mort. Félix est mort le 11 novembre 1918.
Sur sa fiche matricule, on lit que le jeune homme fut mobilisé en 1917. Les renseignements signalétiques décrivent un garçon aux cheveux châtains, les yeux bleus, le visage rond mais le front large et le nez rectiligne. Il mesure 1 m 62. Incorporé le 1er mai 1917 au 122e régiment d’infanterie, arrivé au corps le 2 mai, il combat effectivement à partir du 20 octobre. Le 27 février 1918, le soldat de 2e classe passe au 219e régiment d’infanterie.
Très vite, le Lotois connaît des épisodes restés dans l’histoire : la Seconde bataille de la Marne, puis la bataille de l’Aisne (avec le tristement célèbre Chemin des Dames). Vient le mois de novembre 1918. Le régiment de Félix se trouve dans le sud du département des Ardennes où l’ennemi s’est retranché au nord de la Meuse (le fleuve). Les ultimes combats sont ordonnés. Tandis qu’une délégation de plénipotentiaires allemands a passé les lignes pour négocier, il faut continuer à presser, à peser sur les discussions.
Une blessure fatale à Mézières
Et puis voilà la journée du 10 novembre. On lit dans le Journal de Marche de son régiment : « À 5 heures, les 5e et 6e Bataillons se portent à Mézières sur la rive gauche de la Meuse. P.C. du Colonel 700 m. Ouest de la Citadelle. Des éléments des 13e et 14e Compagnies passent le canal sur une passerelle construite pendant la nuit par la section du Sous Lieutenant Pétois (Cie 4/13 du Génie) et s’établissent sur le talus Ouest de la voie ferrée, en direction de St Laurent. L’ennemi bombarde violemment Mézières et spécialement le quartier de la Citadelle et de l’Hôpital qui est incendié. Pendant la nuit, le Régiment est relevé par un Bataillon du 8e Chasseurs à pied et vient cantonner à Guignicourt et Yvernaumont. Pertes : 2 blessés. »
Parmi ces deux blessés, aucun doute possible, figure le soldat Despeyroux. Sur sa fiche matricule, on comprend que le malheureux a été transporté en urgence à l’ambulance du régiment restée en arrière de cet ultime front, sur la commune de Mont-Saint-Remy, entre Rethel et Vouziers, soit à environ 55 km au sud-ouest de Mézières. Evacué dans des conditions que l’on devine précaires, sans que l’on sache la nature exacte de ses blessures, Félix Despeyroux décède le 11 novembre à 2 h 30.
Il sera cité à l’ordre de son régiment : « Cité à l’ordre du régiment n°89 du 21 novembre 1918. Soldat courageux et animé de sang froid, s’est bravement conduit au feu pendant les journées des 9 et 10 novembre 1918. Blessé grièvement le 10 novembre. Croix de guerre, étoile bronze. »
Il repose désormais à la Nécropole Nationale de Rethel, dans les Ardennes, laquelle « regroupe les corps de 3 452 soldats français, britanniques, roumains et russes morts pendant la Première Guerre mondiale. Créée en 1923, cette nécropole est aménagée en 1966 pour regrouper les corps exhumés du cimetière municipal et des cimetières militaires situés au sud de l’Aisne. Au total, reposent 3 117 soldats français, dont 1 202 dans deux ossuaires. 110 Britanniques, 12 Roumains et 213 Russes morts pendant la Première Guerre mondiale reposent à leurs côtés », selon les chiffres officiels. Comme dans nombre de nécropoles des Ardennes, où débuta la Première guerre et où elle s’acheva, reposent parfois à quelques mètres de distance des soldats tombés en août et septembre 1914 et d’autres en octobre et novembre 1918.
Reste ce détail qui n’en est pas un. Si la date figurant sur la plaque apposée sur la croix, dans la nécropole, comporte bien une erreur vraisemblablement non intentionnelle (il est noté 1er au lieu de 11), dans aucun autre document militaire officiel ou civil (son acte de décès a été retranscrit sur le registre de l’état-civil de Caniac, après jugement, en mai 1919), la mort du jeune Lotois n’a été antidatée. Au contraire de celles de ses camarades effectivement tombés le 11 novembre 1918 avant 11 heures, comme Augustin Trébuchon, ce berger de Lozère considéré comme le dernier soldat français mort au combat et tué sur le sol de Vrigne-Meuse (entre Sedan et Charleville-Mézières), dont le décès fut antidaté (il est toujours noté le « 10 », y compris sur sa fiche sur le site Mémoire des Hommes). Il ne fallait pas heurter l’opinion, sans doute…
A Caniac même, le nom et prénom du soldat ont été gravés sur les deux monuments aux morts (une plaque dans l’église et un monument sur la placette voisine). Nous n’avons pas retrouvé de photo de Félix Despeyroux. Mais pas question que son triste destin soit oublié.
Ph.M.
Sources : site Gallica BNF, archives départementales du Lot, site Mémoire des Hommes, site Geneanet (photo creative commons / auteur chateau17).







