Ami d’André Breton, il avait en son temps plaidé pour la création d’un Palais du surréalisme.
« Une autre influence importante pour moi a été celle du Surréalisme. Et parmi ses multiples aspects, le plus important, de mon point de vue, est que la poésie n’est pas seulement une écriture, mais aussi un vécu. Vivre poétiquement est pour moi une injonction existentielle et éthique. Les Surréalistes ont compris l’importance des rêves. (…) J’ai pu être ami avec André Breton dans les dernières années de sa vie. J’ai beaucoup admiré cet homme, sa dignité. Quand j’ai lu la « Revue surréaliste » des années 1920, j’ai trouvé sublime toute une série de textes d’Aragon, d’André Breton, de Benjamin Péret. » (*) Le philosophe et sociologue Edgar Morin dont on a appris le décès ce samedi 29 mai à l’âge de 104 ans était l’une des dernières grandes figures intellectuelles à avoir fréquenté le poète fondateur du surréalisme qui, ayant découvert le Lot et Saint-Cirq-Lapopie après la Seconde guerre, cessa de s’y désirer ailleurs…
Ancien résistant ayant résidé à Toulouse, puis plus tard à Montpellier, Edgar Morin partageait d’ailleurs un autre point commun avec André Breton : à l’instar de Léon Blum, Willy Brandt, Albert Camus, Charlie Chaplin, ou encore Winston Churchill, il avait adhéré avec enthousiasme aux Citoyens du Monde ainsi que le rappelait en 2010 une brochure du mouvement Cahors Mundi.
Plus tard, Edgar Morin fut de ceux qui tentèrent de « sauver » le trésor inestimable que constituaient les collections (œuvres d’art, livres, manuscrits…) conservées dans l’appartement de Breton, rue Fontaine à Paris. Il l’avait rappelé dans une tribune publiée par Le Monde en avril 2003 alors que s’annonçait la dispersion de ces collections lors d’une vente historique à l’Hôtel Drouot : « Jean Schuster, principal héritier spirituel d’André Breton, eut, dans les années 1980, l’idée d’un Palais du surréalisme. Non musée où se conservent les choses mortes, mais palais où rayonne une majesté vivante. Elisa Breton était disposée à offrir pour ce palais les archives, les textes et notamment la collection de Breton. Schuster avait déjà en vue un bâtiment qui conviendrait. Il m’incita à solliciter le président de la République, alors François Mitterrand, pour la réalisation de ce projet. J’étais enthousiasmé à cette idée. Malheureusement, François Mitterrand ne fut pas sensible à la beauté de l’entreprise. Nous aurions pu, dû, repartir à l’assaut, mais cela n’était pas dans la nature de Schuster de solliciter, et moi-même, guère quémandeur, n’eus pas l’énergie de repartir à la charge. L’émotion suscitée ces derniers temps par la vente et la dispersion de la collection d’André Breton m’incite à croire que, bien que tard pour la collection elle-même, il y a peut-être un climat favorable pour reprendre l’idée d’un Palais du surréalisme. »
On sait hélas ce qu’il advint. Seuls furent sauvés de la dispersion le « mur » du bureau de Breton avec son contenu (conservé au centre Pompidou) et la maison de Saint-Cirq-Lapopie, qui finira par être acquise par la collectivité et qui est devenue le Centre International du Surréalisme et de la Citoyenneté Mondiale…
Dans cette même tribune, Edgar Morin expliquait encore l’importance fondamentale qu’eut le surréalisme : « Il est lamentable qu’aucun lieu ne rassemble les témoignages, œuvres et chefs-d’œuvre de ce qui fut l’événement le plus important du XXe siècle dans l’ordre de l’esprit. Qu’aucun site ne restitue la présence vivante de ce qui fut l’admirable et féconde aventure intellectuelle de notre temps. Le surréalisme ne fut pas seulement un mouvement littéraire qui porta ses pionniers à l’engagement révolutionnaire. Le surréalisme fut multidimensionnel dans sa nature même, à la fois poétique, politique et existentiel. Développant pleinement un message de Hölderlin (« poétiquement, l’homme habite la terre ») et la recherche de Rimbaud, il considéra la poésie, non seulement comme chose écrite et récitée, mais comme ce qui devait être vécu. »
En retour, André Breton qui possédait l’art de la formule, lui avait dédicacé ainsi un exemplaire d’une réédition de son Manifeste : « À Edgar Morin, lui toujours en flèche ».
Ph.M.
(*) Entretien avec Dominique Wolton dans la Revue Hermès, 2011.
Photo : capture d’écran INA.





