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Une « affaire Grégory » dans le Lot, et un soldat jugé pour meurtre qui repart au front

Une plongée dans le rétro avec des jurés peu convaincus par les dossiers de l’accusation.

La formulation fait office de titre dans l’édition du Journal du Lot datée du 20 février 1894 qui rend compte d’une audience de la cour d’assises qui s’est tenue à Cahors : « Affaire Grégory ». Personne n’imagine alors que 90 ans plus tard, toute la France aura en tête ces mêmes mots désignant un drame affreux survenu dans les Vosges. En février 1984, on retrouvait le corps sans vie d’un petit gamin de 4 ans dans une rivière, la Vologne, à une vingtaine de km d’Épinal. Plus de 40 années ont passé, et des magistrats, enquêteurs et experts cherchent encore à confondre l’auteur de ce fait divers hors-norme.

Un point commun avec l’affaire jugée dans le Lot en 1894 : nous sommes en milieu rural et les protagonistes sont présentés aussi rustres que leur quotidien est peu souriant. On n’est pas dans un village des Vosges mais dans la campagne cernant le bourg de Milhac, entre Bouriane et Périgord. Le reste n’a rien à voir… La lecture de l’acte d’accusation en atteste. « Le nommé Grégory (prénommé Jean-Baptiste et âgé de 76 ans), a toujours été d’un caractère violent et emporté ; il n’a jamais cherché à maîtriser sa colère. Après la mort de sa femme, qu’il rendit très malheureuse, il prit auprès de lui, à Milhac, un neveu d’abord, puis un fermier qui, craignant pour leur vie, malgré les avantages pécuniaires sérieux, durent successivement l’abandonner. Dans le courant du mois de mai dernier, malheureux de se voir seul, l’accusé fit venir près de lui son neveu Pierre Margot, 46 ans ; il lui légua son petit bien à la charge par celui-ci de fournir à son oncle tout ce qui lui serait nécessaire. Bientôt, les discussions et les scènes violentes commencèrent. Le 7 novembre dernier, à la suite d’une discussion sur un motif futile, Grégory alla prendre son fusil dans son habitation, distante de quelques mètres, et en déchargea presque à bout portant, un coup sur son neveu Margot. »

« La victime, atteinte à l’aine, n’eut que le temps de se rendre chez son voisin, où elle expira quelques heures plus tard des suites de ses blessures. L’accusé a fait des aveux complets et il n’a manifesté aucun repentir du crime qu’il a commis. » Les débats qui suivent et leur conclusion sont relatés de manière très rapide… « Après l’audition des témoins qui déclarent que l’accusé était un homme irascible et dangereux, le ministère public demande qu’on déclare Grégory coupable de meurtre, mais avec circonstances atténuantes, et le défenseur conclut à l’acquittement pour irresponsabilité. La déclaration du jury est négative sur la question de meurtre et affirmative sur la question de coups et blessures ayant occasionné la mort sans intention de la donner, avec admission de circonstances atténuantes. En conséquence la cour condamne Grégory à dix années de réclusion. »

Un drame bien plus complexe à Albas

Autrement plus complexe vont apparaître les faits survenus à Albas à l’automne 1915, en pleine guerre. Et dont rend compte ainsi le Journal du Lot le samedi 2 octobre : « Tué par un coup de queue de billard._ Mardi soir, vers 8 heures, une rixe éclata entre des clients qui se trouvaient dans un café. Le patron les pria de se taire et de sortir de son établissement. Les clients partirent, mais arrivés sur la place, l’un d’eux armé d’une queue de billard en asséna un coup si violent sur la tête de son adversaire, que la queue en fut cassée. La victime, un nommé P., 25 ans, domestique à la Rivière Basse, originaire d’Uzech-les-Oules, put rentrer chez son patron, M. Labro. Mais dans la nuit, le patron fut réveillé par des plaintes qui provenaient de la chambre du domestique. M. Floris, gendre de M. Labro, se leva et se rendit dans la chambre et il constata que Pradié était sans connaissance. Dans la journée de mercredi, le malheureux succombait. M. le docteur Dulac appelé, ne put que réserver son avis sur une mort aussi brusque et le Parquet fut alors prévenu. Jeudi, l’autopsie fut faite par M. le docteur Valat, médecin-légiste, qui constata une grave blessure derrière la tête, côté gauche, provoquée par un violent coup porté avec un instrument contondant. P. avait été tué par le coup de queue de billard. Après enquête, l’auteur du meurtre, C., originaire de St-Martin-de-Vers, âgé de 18 ans, venu travailler pour les vendanges, a été mis en état d’arrestation et écroué . »

L’affaire est jugée par la cour d’assises du Lot dès le 13 mars 1916. Entre-temps, l’auteur présumé des coups mortels a été appelé sous les drapeaux. L’acte d’accusation est ainsi transcrit dans le journal. « P., âgé de 26 ans, était depuis quelque temps domestique chez le sieur Floris (…). D’un bon naturel, mais d’un esprit assez simple, il était devenu l’objet de moqueries et des fréquentes vexations de ses camarades. Le dimanche 26 septembre au soir, divers jeunes gens, dont l’accusé, s’emparèrent d’une bicyclette qu’il avait achetée récemment et firent subir méchamment à la machine plusieurs dégradations. P. pris de peur se détermina à fuir, tandis que l’accusé allait cacher la bicyclette dans une carrière. Le lendemain, dans la soirée, P. rencontre C. au café. Une vive discussion s’éleva aussitôt entre eux au sujet de l’incident de la veille, mais elle prit fin assez vite et n’eut aucune suite fâcheuse. Le mardi 28 septembre P. revint, vers huit heures du soir au café, où il trouva encore l’accusé, ainsi que le sieur F., en train de jouer au billard avec d’autres jeunes gens, et qui faisait également partie du groupe auquel il avait à reprocher la détérioration de sa bicyclette. »

« Un soldat qui ne demande qu’à faire son devoir… »

« F. en le voyant lui tendit la main, mais P. répondit à ce geste par un coup de poing, qui ne porta pas. Comme la rixe menaçait de s’aggraver, le limonadier invita les jeunes gens à quitter son établissement. P. sortit le premier suivi de F. et après eux partit C. portant derrière son dos une queue de billiard dont il s’était muni. Arrivé sur le seuil de la porte, F. prétend qu’il se trouva en présence de P., tenant dans sa main droite un couteau ouvert. Il lui donna, pour le repousser, un coup de pied sur la poitrine et s’enfuit. C., survenant vit à son tour devant lui P. le couteau à la main, d’après ce qu’il déclare. Il saisit alors la queue de billard par le petit bout et en porta sur le crâne de P. un coup tellement violent qu’elle se brisa complètement et que l’un des morceaux resta entre les mains de C.. La victime s’affaissa immédiatement pendant que l’accusé disparaissait. Il revint quelques minutes après et trouva P. au même endroit (…). C. s’empara aussitôt d’un pal de charrette dont il menaça P.. Cependant ce dernier n’eût pas à subir de nouvelles violences et ne tarda pas à rentrer dans le café. »

« Il se plaignit à diverses reprises de la violence du coup qu’il avait reçu. Il eut toutefois, la force de revenir quelques instants après chez son maître. Pendant la nuit le sieur Floris entendant des plaintes se rendit auprès de P. qu’il trouva couché sur son lit et à peu près sans connaissance. Le médecin mandé le lendemain matin à la première heure déclara qu’il se trouvait dans un état désespéré. Celui-ci expirait, en effet, dans la journée du 29 et le maire d’Albas,
s’empressait d’aviser le parquet. »

La victime avait succombé à une hémorragie cérébrale, consécutive à une fracture du crâne occasionnée par le coup. Interrogé, l’accusé évoque d’abord un coup irréfléchi puis invoque la légitime défense, la victime ayant un couteau à la main. Le Journal du Lot note sobrement : « L’accusé, actuellement mobilisé, n’a pas d’antécédents judiciaires. Sa réputation était bonne. (…) Il est revêtu de l’uniforme de soldat. Petit, fluet, timide, il ne donne certes pas l’impression d’un criminel. Les dépositions des huit témoins, ne viennent que confirmer les faits qui sont exposés dans l’acte d’accusation. Puis le procureur prononce un réquisitoire dans lequel il établit la culpabilité de C. mais il reconnaît que le jeune accusé n’a pas agi en criminel. Il ne s’oppose pas aux circonstances atténuantes. »

L’avocat de l’accusé joue sur du velours. Nos confrères d’alors en conviennent : « Me Besse prend la parole. En une éloquente plaidoirie, il établit que son client, sur lequel les renseignements sont excellents, a frappé
parce qu’il était lui-même menacé. Puis il demande aux jurés de rendre à la caserne ce jeune soldat qui saura, comme ses camarades, faire son devoir de défenseur de la patrie. »
Le jury le suit après une courte délibération et la cour prononce l’acquittement… De fait, incorporé depuis le 11 janvier 1916 au sein du 20e régiment d’infanterie, C., dès le procès achevé, repartira à la guerre. Il sera blessé au front le 20 août 1917. La paix revenue, il sera cheminot.

Photo : le tranquille village de Milhac fut troublé jadis par une « affaire Grégory »…

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