Chaque samedi, l’actualité lotoise vue par Philippe Mellet et surtout par ses chats.
Lundi._ Etrange début de semaine, et pas seulement évidemment parce que certains font le pont et d’autres pas. Une veillée d’armes sauf qu’on ne veillera pas, la plupart des festivités programmées à l’occasion du 14 juillet étant annulées. Les feux d’artifices, les bals, les concerts passent à la trappe en raison de la canicule et des risques d’incendies. Tandis que notre département est confronté à une situation exceptionnelle et panse ses plaies (comme à Cieurac), on apprend qu’aucune région du pays n’est épargnée, et que la forêt de Fontainebleau est à son tour la proie des flammes. Des riverains sont évacués, d’autres observent des Canadair appelés à la rescousse pour la première fois en Ile-de-France se ravitailler dans la Seine… De cette forêt célèbre pour ses allées cavalières _ qui se révèlent cependant insuffisantes pour faire office de coupe-feu _ se dégagent des panaches de fumée visibles à plus de 100 km. On apprend assez rapidement que des pyromanes sont à l’origine de ces désastres, mais la sécheresse et le stress hydrique sont tels qu’une simple étincelle provenant d’un outil, par exemple, peut avoir des conséquences catastrophiques. On observe ensuite qu’une partie de la classe politique met en cause le retard du pays à avoir renouvelé et renforcé sa flotte de Canadair. Toujours est-il qu’avec Sibelle, on finit par couper la télé. Je réalise alors que ma protégée a déniché un nouveau refuge en ces temps compliqués. Elle va dormir sous la terrasse en bois qui borde le jardinet. C’est à l’ombre et un mince mais constant courant d’air semble rafraîchir cette grande cabane improvisée. Et qui m’est inaccessible. Je me console en chantonnant ces paroles de Bashung : « C’est comment qu’on freine / Je voudrais descendre de là / C’est comment qu’on freine… »
Mardi._ Alors voilà comment le scénario était écrit : on aurait regardé le défilé du 14 juillet sur les Champs, on aurait déjeuné de crudités et de fromage, on aurait fait une longue, très longue sieste, puis enfin on se serait assis devant le poste en ayant ressorti les vieux maillots de 98 ou de 2018, on aurait vu les Bleus s’en donner à cœur joie et balayer les Espagnols, on aurait ensuite débouché une bouteille de champ’… Oui mais voilà. Comme happés par l’euphorie ambiante, le pays tout entier tentant de s’en remettre à son équipe de foot pour s’aérer l’esprit et oublier quelque temps la sinistrose qui le ronge, pas toujours à tort, certes, on avait oublié que la France possédait de brillantes individualités et l’Espagne un collectif sans faille, on avait fait semblant de ne pas voir que jusqu’alors, à l’exception peut-être du Maroc, nos adversaires étaient sur le papier quand même peu effrayants (même la Norvège qui avait aligné son équipe B). Dès lors, la claque nous a sonnés. Pas de finale pour la dernière de Deschamps. Sibelle a rangé on maillot, et j’ai remisé le champagne dans son carton. L’affiche de la finale sera dimanche Espagne-Argentine. On devra se contenter au mieux de la troisième place. Comment digérer tout cela ? Ma tigresse en appelle à Eric Cantona et à l’une des formules dont il avait le secret : « Quand les mouettes suivent un chalutier, c’est qu’elles pensent qu’on va leur jeter des sardines. » Je vous laisse deviner qui tient la barre du bateau et qui tient le rôle des sardines.
Mercredi._ Le Département qui a déjà financé 50 % du prix de l’acquisition de l’œuvre lance un appel au public pour rassembler les 20 000 euros restants. Il s’agit d’un exemplaire de la tapisserie de Jean Lurçat « Liberté ». « Dessinée en 1943 pendant l’Occupation à Souillac, puis tissée à Aubusson, la tapisserie est un manifeste artistique politique, mêlant le poème de Paul Eluard et l’iconographie solaire de Jean Lurçat. Un symbole fort, à l’occasion de la commémoration des 60 ans de la disparition de l’artiste » explique Medialot. A terme, le projet est que l’œuvre rejoigne les collections du musée Lurçat de Saint-Laurent-les-Tours. Elle y est exposée cet été, mais sous la forme d’un prêt. A l’heure où ces lignes sont écrites, 7 contributeurs ont déjà permis de rassembler 500 euros. Je questionne Sibelle. Veut-elle faire un geste ? Sachant qu’une partie du don peut être défiscalisée. Mais cette insolente se cache. « Je croyais que tu me demandais si je voulais faire tapisserie comme certains samedis soirs en discothèque au temps jadis… » se justifie-t-elle.
Jeudi._ Et soudain, en soirée, des orages ! Avec tout le toutim, les éclairs, les vrombissements du tonnerre, les averses. Si ce n’était évidemment risqué, on ouvrirait toutes les fenêtres en grand et on irait danser nus ou quasi sous l’eau tombée du ciel. Mais de fait, on apprend assez vite que des drames se sont produits ailleurs dans le pays, des accidents dus notamment à des chutes d’arbres, des mini-tornades, des grêlons gros parfois comme des boules de pétanque. J’ai l’impression de ne pas rédiger une chronique mais de tenir une sorte de cahier de doléances météorologiques. Bon, parce que c’est vous, en hommage à mon papa qui était prof de latin, je vous propose de méditer ces mots de Sénèque : « Il n’est pas de vent favorable à celui qui ne sait où il va. » Entre cette citation et celle de Cantona, voilà deux beaux sujets pour le bac philo 2027.
Vendredi._ Puisque le présent n’est pas forcément très gai, essayons au moins de ne pas oublier le passé. Les victimes de l’attentat de Nice, les milliers d’hommes, femmes et enfants victimes de la rafle du Vel d’Hiv, celles et ceux qui préparèrent depuis le 6 juin les grandes étapes de la Libération de 1944… Liste non exhaustive. Je vous laisse avec ces mots de Tatiana Wajnberg qui n’était qu’un bébé de quelques mois en juillet 1942. « Ma mère et moi avons été séparées de ma grand-mère, j’étais une mignonne petite fille, semble-t-il, je pense que j’étais malade, j’avais un rhume. Et un gendarme a dit à ma mère : Madame, les toilettes, c’est par là. Et ma mère a tout de suite compris que les toilettes, c’était en fait la sortie ». Tatiana dira dans un entretien au Mémorial de la Shoah, en 2022, 80 ans plus tard : « Je veux qu’on sache que ça a existé, que ça a concerné non seulement tout une partie de la population, mais aussi tous ceux qui ont volontairement participé à cette rafle, dit-elle. Pour éviter que ça se reproduise, et que chacun puisse garder en soi un peu d’humanité qui permette de résister quand les ordres sont trop difficiles, ou trop contraires à sa morale. » Il y a des victimes, il y a les salauds, il y a les héros, et il y a une masse de gens qui peuvent basculer d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre. Il suffit parfois de détourner le regard.
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