Sa famille fit partie des derniers déportés juifs du Lot. Arrêté avec ses parents en juin 1944, Serge rentrera de l’enfer et témoignera.
11 février 1942. Le Journal du Lot annonce la fermeture administrative de l’abattoir de Cahors. « Le directeur des services vétérinaires ayant procédé à une inspection, a constaté que cet établissement se trouvait dans un regrettable état de saleté et de désordre. Il a découvert en outre que de la viande impropre à la consommation était mise à la disposition du public. M. le Préfet du Lot a décidé la fermeture de l’abattoir de Cahors jusqu’à ce que le directeur des services vétérinaires lui ait rendu compte que les conditions nécessaires d’hygiène et d’organisation auxquelles la population a droit se trouvent remplies. Jusqu’à nouvel ordre, les abattages se feront à Mercuès. »
Le 6 novembre 1943, ce même Journal du Lot indique que le conseil municipal s’est saisi de la question. L’adjoint aux travaux a rappelé lors de la dernière séance que l’abattoir « est mal aménagé, qu’il se trouve dans un tel état de délabrement et de saleté que le moins qu’on puisse dire est que de grosses réparations s’imposeraient d’urgence — à défaut d’une réfection complète que les moyens financiers de la ville rendent impossible. » Toutefois, la construction d’un nouvel abattoir étant trop onéreuse, des travaux de modernisation pourront bientôt être engagés et subventionnés par l’État, peut-on lire.
Le 18 janvier 1944, toujours dans ce même journal, on apprend que des travaux de couverture ont été réalisés. Par ailleurs, un nouveau portail a été mis en service, un auvent a été construit devant l’entrée principale de l’abattoir à porcs, et un quai de débarquement a été aménagé à la porcherie. Tout cela, avant des investissements plus conséquents.
Réfugiés dans le Lot
A aucun moment, évidemment, dans ces différents articles, il n’est fait mention du point de vue ni des conditions de travail des employés de l’abattoir… Or, parmi le personnel, figure Isidore Zachayus. Avant la guerre, il était vérificateur de viande et exerçait à l’abattoir de Thionville, où il résidait avec son épouse Lucie et son fils Serge.
En juillet 1940, alors que le IIIème Reich s’apprête à annexer l’Alsace-Moselle, la petite famille de confession juive se réfugie à Saint-Avertin près de Tours. Mais les persécutions initiées dès l’automne 1940 vont contraindre les Zachayus à trouver une autre terre d’exil. En mars 1941, Isidore, le père, recherché par la Gestapo, parvient à gagner la zone dite libre et se fixe à Cahors où il se fait embaucher à l’abattoir. Son épouse et son fils l’y rejoignent en mars-avril 1942. S’il n’a alors que 6 ans, le gamin dira plus tard se souvenir qu’il fut à ce moment « marqué par le fait de ne plus avoir à porter l’étoile jaune ». L’enfant ne sait pas à ce moment que la mention JUIF est tamponnée sur la carte d’identité des parents. Et qu’ils sont recensés sur un registre en préfecture.
Un père qui travaille, une épouse et un enfant qui vivent discrètement mais encore librement. Alors que l’effroyable mécanique de la Shoah fait chaque jour davantage de victimes, les Zuchayus semblent sinon protégés, tout au moins, pour l’heure, épargnés. Les semaines, les mois, les années passent.
24 juin 1944. Cahors sera libérée dans moins de deux mois. Mais cette fois, la petite famille venue de Lorraine voit l’étau se resserrer cruellement. Isidore, Lucie et Serge sont arrêtés par la Gestapo. Ils sont détenus quelque temps dans les caves d’une villa sur les hauteurs de la ville. Puis c’est le transfert à Toulouse et à la caserne Caffarelli.
Et le 30 juin, les Zuchayus figurent parmi les 350 Juifs (dont 27 enfants) du convoi 81, l’un des derniers partis de France vers les camps de la mort. Le sinistre cortège a été formé au camp de Noé, au sud de la ville rose, puis il est passé par la gare de Matabiau. Le convoi chemine durant une semaine. Il s’arrête d’abord à Weimar : les hommes, dont le père de Serge, descendent pour être envoyés au camp de Buchenwald. Isidore Zachayus né en 1896 mourra en avril 1945, emporté par le typhus.
La mère et son fils ne pèsent que 12 et 25 kilos en avril 45
Avec sa mère, Serge finit par arriver à Ravensbrück. C’est l’horreur. La faim, le froid, les mauvais traitements. L’enfant est terrifié, mais il survit. « Dans le baraquement où Serge passe ses journées, il est pris en affection par une vieille Tchèque qui lui apprend à faire du crochet autour de ses doigts. Tous les matins, après l’appel, sa mère part « en corvée » avec d’autres femmes vers les forêts voisines. Et l’angoisse alors s’installe chez l’enfant qui a peur d’apprendre que sa mère est morte d’épuisement mais craint aussi d’être enlevé et assassiné… » peut-on lire dans la notice que lui consacrera Marie José Masconi, présidente des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation du Bas-Rhin.
Quand le camp est libéré en avril 45 par des soldats anglais, Serge ne pèse que 12 kg. Sa mère à peine le double. Ils sont soignés puis rentrent en France. Une autre épreuve les attend, outre le deuil de leur mari et père. Le regard des autres, la difficulté à témoigner. Et cette phrase qu’un adulte adresse à l’enfant martyr : « Tu n’avais que 9 ans, tu n’as donc pas souffert… »
Mais Lucie vivra (1909-1998) et Serge aussi. Il va reprendre l’école, il va travailler, fonder une famille. Mais comme tant d’autres, il attend la retraite pour témoigner. Tout simplement parce qu’il ne supporte pas d’entendre alors des discours négationnistes. Il écrit ses mémoires et intervient devant des collégiens, des lycéens, de futurs enseignants mais aussi devant le Conseil de l’Europe à Strasbourg. Né le 15 mars 1936 à Thionville, il décède le 30 janvier 2019 à Lingolsheim où il s’était établi.
A ce jour, à notre connaissance, seul le nom d’Isidore Zachayus est gravé sur le monument aux morts de Cahors. Pas ceux de son épouse et de son fils qui furent parmi les quelque 160 déportés du Lot parce que juifs. En revanche, Rémy Zachayus, qui fut journaliste à l’AFP, a complété leurs fiches sur le site du Mémorial de Yad Vashem à Jérusalem. On ne les oubliera pas.
Ph.M.
Sources : site Gallica BNF, Mémorial de la Shoah Paris, Mémorial du camp de concentration de Natzweiler-Struthof, Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (AFMD 67).
Photo Portrait de Serge Zachayus par Francine Mayran






