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Quel Noël pour Sibelle ?


Chaque samedi, l’actualité lotoise vue par Philippe Mellet et surtout par ses chats.

On va faire comme si. Et d’ailleurs, avec ma petite féline, nous ne sommes pas les seuls. Dès lundi, la pose des illuminations traditionnelles débute à Cahors. Comme une sorte de défi. Défi, pas déni. La réalité de la pandémie est là, tangible. Mais on va faire comme si. On va préparer Noël. On va choisir les cadeaux pour les uns et pour les autres, on va privilégier les commerces de proximité, en faisant appel à d’autres moyens que d’ordinaire. On appelle cela le « click and collect » ou le « drive ». C’est un autre pan de cette crise, l’irruption dans notre vocabulaire de nouvelles formules, de nouveaux mots. Comme « cluster ».

Sibelle s’inquiète quand même : « D’accord pour les cadeaux du père Noël… Mais côté victuailles ? » Idem, lui réponds-je. Foies gras, truffes et autres gourmandises seront du rendez-vous. D’ailleurs, même le marché de Lalbenque sera maintenu, c’est dire si sur ce plan, cette année plus que jamais, la philosophie des circuits courts sera de rigueur dans notre gourmand et généreux Quercy. Reste à savoir comment nous (organisateurs, vendeurs, acheteurs potentiels) pourrons concilier le respect des gestes barrières une fois la corde abaissée et les paniers offerts à nos nez cachés par les masques ? Faudra-t-il qu’elles dégagent un sacré parfum, cette année, les truffes, pour exciter les nôtres ! On va faire comme si, donc. Même si, pour paraphraser et détourner une plaisanterie courante, quand bien même « on n’a jamais été aussi près de Noël », admettons qu’on n’en a jamais été aussi loin. Le Premier ministre Jean Castex a admis en substance jeudi soir qu’il convenait d’ores et déjà de mettre une croix sur les grandes tablées et les réunions de famille. Ce sera un Noël en petit comité, voire en visioconférence. Et pareil pour le 31 et le jour de l’An. On s’enverra des émoticônes par SMS, et pourquoi pas, s’il le faut, on ressortira nos trousses, nos stylos à bille ou nos plumes et dans une sorte de flash-back collectif d’une audace révolutionnaire, on s’enverra des cartes de vœux par la poste. « Je collerai les timbres » s’amuse Sibelle, pour laquelle ces us et coutumes semblent aussi étranges et datés que l’envoi de télégrammes par ballon ou pigeon voyageur. Toutes ces digressions pour en arriver à ce constat : le bout du tunnel est encore loin.

Là-dessus, avec ma protégée féline, nous achevons, comme bien d’autres, une semaine très riche, si l’on peut dire, en terme de mémoire collective. Elle a débuté par le 50ème anniversaire du décès du Général de Gaulle (nous y reviendrons dans notre chronique dominicale), puis a suivi la commémoration de l’Armistice du 11 Novembre _ marquée cette année par la sobre mais digne « entrée » du romancier Maurice Genevoix au Panthéon et avec lui, tous « Ceux de 14 »_ et s’est achevée ce vendredi par le 5ème anniversaire des attentats de Saint-Denis et de Paris. 13 novembre 2015.

Sibelle n’était pas née. Je lui ai raconté l’effroi, et le mot est faible, qui nous a envahi en cette soirée qui s’annonçait pourtant très ordinaire. On était assis devant la télé, à regarder le match France-Allemagne. On a bien entendu ce qui ressemblait à une petite déflagration, puis une autre. J’ai pensé à une sorte de bombe agricole, comme il arrivait jadis, avant que les matches n’aient lieu à huis-clos, que certains ultras en fassent sauter. Puis, au cours de la deuxième mi-temps, les premières infos ont fuité. Puis nous sommes restés collés, pétrifiés, sur le canapé, devant les chaînes d’info, apprenant que Paris était attaquée en différents points, que des terrasses étaient mitraillées, puis que le Bataclan était visé. L’horreur, la terreur. Le sang. Les larmes. L’inquiétude : l’échange de SMS avec des parents et amis vivant dans la capitale et qui nous rassuraient. « On est à la maison. Tout va bien. » Je pense à celles et ceux qui n’ont pas reçu de réponse à leur texto. Je pense à celles et ceux qui sont morts sous les balles, à leurs proches, je pense aux blessés, aux survivants. Le devoir de mémoire, le devoir de témoigner, le devoir de rester débout face à la barbarie. Pour Noël, par « click and collect » si besoin, il peut être d’une grande actualité de lire ou relire Maurice Genevoix et d’offrir un de ses livres.

Voici un extrait de « Ceux de 14 » : « Longue étape, molle, hésitante. Ce n’est pas à vrai dire une étape, mais la marche errante de gens qui ont perdu leur chemin. Haucourt, puis Malancourt, puis Béthincourt. La route est une rivière de boue. Chaque pas soulève une gerbe d’eau jaune. Petit à petit, la capote devient lourde. On a beau enfoncer le cou dans les épaules : la pluie arrive à s’insinuer et des gouttes froides coulent le long de la peau. Le sac plaque contre les reins. Je reste debout, à chaque halte, n’osant pas même soulever un bras, par crainte d’amorcer de nouvelles gouttières. » Et vous ? Et nous, ma petite Sibelle, faisons-nous partie, en cette fin d’année 2020, de cette foule ? Dont on pourrait dire qu’elle ressemble à « la marche errante de gens qui ont perdu leur chemin ». Mais restent debout.

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