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Quand l’extrême droite bidonne un fait divers à Cahors 


A l’automne 1936, l’hebdomadaire Candide monte en épingle les aventures d’un soi-disant milicien revenu d’Espagne et qui s’est volatilisé dans le Lot. 

Novembre 1936. Les troupes de Franco menacent la capitale espagnole. La guerre d’Espagne embrase non seulement un pays mais une partie de l’Europe. Pourtant, si l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste apportent leur soutien direct aux rebelles qui veulent renverser la République, la France et la Grande Bretagne décident de ne pas intervenir. En revanche, le gouvernement de Léon Blum laisse des volontaires aller se battre… Pour l’essentiel, ce sont des communistes, des trotskystes des anarchistes qui passent alors les Pyrénées pour épauler les républicains espagnols dans des brigades internationales. 

C’est dans ce contexte que le 17 décembre 1936, l’hebdomadaire Candide rapporte une bien curieuse histoire qui se serait déroulée à Cahors quelque temps plus tôt. Ce journal tire alors à 465 000 exemplaires. Voilà ce qu’en dit la très sérieuse Encyclopaedie Universalis : « Souvent très proche des positions de L’Action française, Candide était antisémite, antimarxiste et, en fait, antidémocratique, mais il paraissait relativement modéré par rapport à des feuilles comme Gringoire ou Je suis partout. » Le titre de ce scoop est bien mystérieux : « Une étrange histoire à Cahors ». Mais le sous-titre est plus explicite : « Un communiste français raconte comment les anarchistes de Barcelone l’ont menacé, puis refoulé. Il reçoit deux coups de couteau et disparaît… ». En voici la transcription, écrite avec style à défaut d’une vraie rigueur journalistique. 

Digne d’Alexandre Dumas 

« Encore qu’elle ait pour cadre une vieille cité médiévale, chère à Alexandre Dumas, et qu’elle en présente certains aspects, l’histoire qui va suivre n’est pas plus un récit de cape et d’épée qu’un roman policier. Et pourtant rien n’y manque: ni l’inconnu mystérieux qui arrive des Espagnes sanglantes, ni le coup de poignard sous les remparts de la ville, ni l’étrange disparition du héros, ni même l’intervention du seigneur de la ville. La vieille cité médiévale, c’est Cahors. L’inconnu mystérieux s’appelle Chalayac. Et le seigneur de la ville répond au nom d’Anatole de Monzie. Voici les faits tels qu’ils résultent d’une enquête aussi serrée que possible, menée là même où ils se sont déroulés. Le 15 novembre dernier, un homme de haute taille, large d’épaules, à mine passablement patibulaire, revêtu de l’uniforme des miliciens anarchistes, arrivait à Cahors et se rendait directement au commissariat de police. Là, l’homme déclarait se nommer Louis Chalayac. Des agents recruteurs l’avaient raccolé à Béziers le mois précédent et envoyé immédiatement à Barcelone. Mais il avait été le témoin de telles atrocités, de tels crimes commis non seulement contre des Espagnols, mais aussi contre des volontaires français trouvés trop peu ardents, qu’il était revenu en France, prêt à témoigner en justice des scènes de carnage qui s’étaient déroulées sous ses yeux. » 

« Si jamais un auxiliaire de la justice éprouva quelque embarras devant une déposition, ce fut bien le commissaire de police de Cahors, d’autant plus que ce magistrat n’a jamais caché l’ardente sympathie dont son cœur déborde pour les extrémistes du Front populaire. Le plus pressé était d’abord de mettre la main sur le laissez-passer qu’on avait dû remettre, à Béziers, au nouvel engagé, pour lui permettre de franchir la frontière. On sait, en effet, que la Fédération anarchiste ibérique n’accepte plus les passeports officiels de la République française et ne reconnaît d’autre autorité que celle des comités antifascistes. Or, Chalayac refusa si énergiquement de se dessaisir de ses pièces, roula si bien des épaules et ferma si bien les poings que notre commissaire n’insista pas davantage. Les photographies que nous publions ici prouveront à nos lecteurs que Candide eut plus de chance que le commissaire de Cahors. Elles leur apporteront aussi la preuve manifeste qu’il existe en France de multiples officines de recrutement pour le compte du Frente popular, et cela au moment même où le ministre des Affaires étrangères déclare solennellement le contraire à la tribune du Parlement. » 

Le récit fait à Anatole de Monzie 

« Or, ce matin-là – c’était le 16 novembre – M. Anatole de Monzie séjournait en qualité de convalescent dans sa bonne ville de Cahors, à la suite d’une délicate intervention chirurgicale qu’il venait de subir au domicile de son ami, le docteur R… Vers onze heures, le chef de cabinet du préfet du Lot, qui en avait coutume, vint prendre des nouvelles de l’illustre convalescent et lui apporter celles des dernières vingt-quatre heures. Mais, ce jour-là, M. le chef de cabinet montrait un front soucieux : la police avait informé la préfecture de l’arrivée de Chalayac, de ses sentiments révoltés et aussi de son refus de se dessaisir de son passeport. Bien mieux, certaines personnes appartenant à des organisations nationales de Cahors seraient déjà au courant des doléances du rescapé… En écoutant ce récit, M. de Monzie en fut si frappé qu’il se fit amener Chalayac dès l’après-midi, et dans sa propre chambre. Et voici le résumé succinct, mais rigoureusement fidèle, de la déclaration que fit Chalayac à M. Anatole de Monzie, en présence du docteur et de Mme R… et de M. L… » 

« Je suis né à Saint-Etienne et j’appartiens à la cellule de Clermont-Ferrand. Le mois dernier, à Béziers, je venais de quitter un chantier pour fin de travail et j’étais en chômage. Un jour, dans un café, j’entendis une conversation sur l’Espagne et j’y pris part. Mes interlocuteurs payèrent la tournée, me questionnèrent, puis me promirent de l’argent si je m’enrôlais dans les milices. J’étais en chômage… J’acceptai. On me délivra tout de suite un passeport, un mot de recommandation pour un camarade de Barcelone, et je partis. A Port- Bou, on me prit l’argent qui me restait de ma prime d’engagement – mille francs – mes habits, on m’équipa et on m’arma. Dans les huit jours qui suivirent, je pris part à une attaque contre un couvent qui fut mis à sac, avec toute la comédie que vous imaginez, puis on voulut m’embarquer dans une expédition punitive dirigée contre une colonie française – appelée colonie Marty – qui ne voulait plus supporter la domination des anarchistes. Tout fut tué : hommes, femmes et enfants. » 

« Comme je n’étais pas très ardent, je fus conduit dans un camp de concentration à Barcelone, où je retrouvai pas mal de Français engagés comme moi, communistes si on veut, mais pas anarchistes, pas assassins. Parmi eux, certains se révoltèrent : ils furent tout de suite passés par les armes. Enfin, comme la F. A. I. redoutait notre influence, on nous fit monter, les uns dans le train, les autres dans des camions, et on nous refoula en France. Ce jour-là, cent vingt-deux Français purent rentrer… Quant aux milliers de copains qui sont restés là-bas, je crois bien que nous ne les reverrons jamais plus, si on ne s’occupe pas d’eux. Voilà pourquoi je tiens à vous dire ces choses ! » On pense que les auditeurs de ce récit dramatique – dont nous laissons dans l’ombre, à dessein, les atroces détails – furent émus au plus haut point. Et M. de Monzie promit sur-le-champ de s’occuper du sort des malheureuses familles françaises qui se trouvaient encore là-bas. » 

Blessé à la sortie d’un bar 

« Quelques jours plus tard, Chalayac, qui avait trouvé quelques travaux de jardinage à effectuer chez un Cadurcien – c’est ainsi qu’on nomme les habitants de Cahors – fut convoqué chez le commissaire de police. Or, ce qui paraîtra pour le moins étrange, le commissaire avait également convoqué un certain Lafage, chef du parti communiste et du Secours rouge de Cahors. Il s’agissait d’obtenir encore une fois les fameux papiers que nous publions aujourd’hui. Mais rien n’y fit : ni les menaces ni les marchandages. Chalayac ne possédait d’ailleurs déjà plus le laissez-passer du Front populaire de Béziers et l’avait mis en lieu sûr. Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre, vers une heure du matin, dans des circonstances que le commissaire de Cahors connaît peut- être, Chalayac était attaqué en sortant d’un café et recevait un coup de couteau qui lui tranchait net l’artère du poignet. Perdant son sang en abondance, le blessé reçut un premier pansement d’un pharmacien, puis fut dirigé sur l’hôpital où on l’admit immédiatement. » 

« Le lendemain, la police mobile de Toulouse arrivait sur les lieux. Et le surlendemain, comme dans une histoire d’Arsène Lupin, Chalayac disparaissait de l’hôpital, et de Cahors, sans laisser la moindre trace, comme volatilisé. Voilà donc une étrange histoire. Elle présente bien des caractères, on l’a dit, qui pourraient la faire étiqueter : roman policier. Mais c’est que précisément la police s’est mêlée de cette histoire – celle de Cahors et celle de Toulouse – et que nous pouvons croire que tout n’est pas du roman dans cette histoire. Certes, d’après certains renseignements puisés à bonne source, la personnalité de ce Chalayac n’est guère encourageante. Et sans doute faut-il faire la part du fer dans le récit qu’on a lu plus haut. Mais quand bien même la vérité de ce témoignage serait douteuse, les faits qu’on a rapportés ici peuvent s’étayer solidement sur les indéniables réalités suivantes : 1° Chalayac, vêtu en milicien, arrive à Cahors ; 2° Il est porteur des passeports que Candide reproduit ici ; 3° Il renouvelle à M. de Monzie, qui l’a spécialement convoqué, une déclaration faite la veille au commissaire de police ; 4° Le commissaire de police de Cahors et le chef du Secours rouge tâchent d’obtenir les passeports de Chalayac ; 5° Chalayac reçoit une blessure grave ; 6° Chalayac disparaît mystérieusement. » 

Et puis tout se dégonfla 

« Encore une fois, nous ne nous faisons pas les champions de Chalayac, pas plus que nous ne prenons à notre compte ses déclarations de Cahors. Mais il demeure dans cette affaire des points si mystérieux et si troublants qu’on est bien obligé de se demander, par exemple, pourquoi on voulait tant obtenir les passeports de Chalayac et pourquoi il a disparu si rapidement ? Enfin, le seul fait de supposer qu’il pourrait y avoir en Espagne des citoyens français, communistes ou autres, exposés chaque jour à la sauvagerie des anarchistes espagnols, est assez grave pour qu’on puisse signaler le fait à l’opinion publique. Nous n’avons pas à jouer ici les détectives. Mais c’est au gouvernement de vérifier les premiers éléments d’une enquête qui peut le mener loin. » 

En guise d’illustration, Candide produit deux documents. Le premier daté du 27 octobre 1936 sur du papier à lettre à en-tête de l’hôtel-bar Paul Riquet à Béziers recommande Chalayac comme étant « volontaire pour les milices », et « très dévoué (pour) servir notre juste cause ». Le second, daté de la veille, toujours à Béziers, est un laissez-passer avec photo d’identité du nommé Chalayac à en- tête du Comité d’entr’aide du front populaire franco-espagnol. Il est indiqué que le comité de Béziers souhaite que les autorités du Front populaire espagnol laissent passer Chalayac qui « se rend à Barcelone pour se mettre à disposition des milices ». Il s’agit, selon Candide, d’un « passeport illégal » que Chalayac n’a pas souhaité présenter aux autorités de Cahors. 

Mais le feuilleton se dégonfle vite. Le 24 décembre, le même Candide publie un démenti en reprenant son titre initial : « Une étrange histoire à Cahors. Nous avons reçu de M. Victor Lafage, conseiller municipal communiste de Cahors, une lettre où il nous dit : « 1° Ce n’est pas le commissaire de police qui m’a convoqué mais le sieur Chalayac qui a demandé à me causer au sujet de l’Espagne. 2° Lui ayant dit de me prouver sa qualité de communiste, il n’a pu me présenter aucune pièce officielle et revint… (ici, M. Lafage met en cause une tierce personne) muni des photographies que vous avez publiées et qui ne signifient rien. 3° Devant le commissaire de police, je fis avouer à Chalayac qu’il faisait marcher les Camelots du roi. 4° Apprenez, monsieur le directeur, que, le 12 décembre, La Dépêche de Toulouse (qui n’est pas communiste) apprenait à ses lecteurs que le sieur Chalayac était en prison à Bordeaux pour vol de vélo et abus de confiance. Comme vous le voyez, il n ‘y a rien de rocambolesque ni de mystérieux dans cette histoire. » 

Les Camelots du roi accusés 

L’affaire fait rire à L’Humanité. Le quotidien communiste l’évoque le 28 décembre (sans savoir a priori que Candide vient de publier un rectificatif).
« Dans son numéro du 17 décembre, l’hebdomadaire Candide publiait sous le titre « Une étrange histoire à Cahors », et sur quatre colonnes, un récit romancé, dû à la plume d’un fameux spécialiste des reportages touches et des romans policiers, M. B. Simionesco. Cet honnête « reporter » contait, « avec tous les détails », l’aventure d’un soi-disant milicien communiste qui, échappé de l’enfer catalan, avait été le témoin de telles atrocités, qu’il était revenu en France, prêt à témoigner en justice des scènes de carnage qui s’étaient déroulées sous ses yeux. Mais l’aventure ébauchée en Catalogne se corsait à Cahors, puisque, selon M. Simionesco, le pseudo-milicien, un nommé Chalayac, qui avait sans doute été repéré par l’œil fureteur de Moscou, « était blessé dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre, d’un coup de couteau qui lui tranchait l’artère du poignet, et il disparaissait mystérieusement ». Catastrophe pour M. Simionesco qui restait la plume en l’air ! Est-il meilleure façon de justifier le naturel charitable que l’on nous prête, que de rendre service à M, Simionesco en lui indiquant qu’il pourra trouver Chalayac à la prison de Bordeaux (nous regrettons de ne pouvoir préciser le numéro de sa cellule), où ce dernier s’est retiré pour méditer à la suite d’un vol de vélo et d’un abus de confiance (voir Dépêche de Toulouse du 12 décembre). M. Simionesco (s’il est lui-même encore en liberté) ferait bien de remettre à Chalayac, collaborateur occasionnel de Candide, un complément des 500 francs qui lui avaient été promis par les camelots du roi de Cahors. Si Candide payait plus correctement ses employés, il est probable qu’ils ne seraient pas tentés de voler des bicyclettes… »

 Entre-temps, à Cahors, le Journal du Lot qui ne cache pas réserves quant au Front populaire (des deux côtés des Pyrénées) et avait déjà évoqué brièvement les faits, fait écho à l’article de Candide le 20 décembre mais avec beaucoup de prudence. Il souhaite simplement que les autorités veillent à vérifier les déclarations de Chalayac pour épargner à d’autres concitoyens abusés de si rudes mésaventures… Pour notre part, nous avons vérifié auprès des archives de la Loire. Louis Chalayac y est bien né, à Saint-Etienne, le 22 avril 1909. On ignore en revanche la date de son décès (non mentionnée comme c’est pourtant l’usage en marge du registre des naissances). Pour le reste, l’hypothèse d’un bidonnage monté et financé par la section lotoise des Camelots du Roi pour discréditer les Républicains espagnols et leurs soutiens français, il n’est pas possible de l’étayer. Une chose est certaine : l’affaire n’a pas été reprise par d’autres journaux et il n’y a pas eu de suites judiciaires (hors les délits commis qui ont valu à Chalayac d’être incarcéré à Bordeaux). Par ailleurs, Candide n’a pas non plus répondu… au droit de réponse formulé par le conseiller municipal PCF. Toujours est-il que c’est ainsi que la cité lotoise a fait malgré elle les choux gras de l’hebdomadaire aux idées penchant très à droite. Un feuilleton qui reflète l’état d’esprit de l’époque, des méthodes fumeuses d’une certaine presse et qui annonce, qu’on le veuille ou non, des heures bien plus sombres encore. 

Ph.M. 

Sources : site Gallica BNF, site des Archives du Lot. 

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