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Maurice Lugassy : Pour la mémoire de la Shoah, « il y a un avant et un après 7 octobre »

Le coordinateur régional du Mémorial de la Shoah explicite par ailleurs la notion de sionisme. 

Le 27 janvier n’est plus une date comme les autres : il s’agit désormais de la « Journée de mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité ». Pourquoi ? Parce qu’en 1945, c’est le 27 janvier qu’eut lieu la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau. « A titre personnel, je préfère le terme « ouverture ». C’est fortuitement que lors de leur progression, les troupes soviétiques sont arrivées aux portes du camp qui symbolise à jamais l’industrialisation de la mise en œuvre de la Shoah… » explique Maurice Lugassy. Entretien avec un enseignant en lettres passionné par l’histoire et devenu le premier coordinateur régional pour le sud-ouest du Mémorial de la Shoah.

> Medialot : comment devient-on coordinateur régional de cette institution évidemment particulière qu’est le Mémorial ?

Maurice Lugassy : j’ai candidaté, tout simplement. Professeur de lettres, natif de Casablanca, il m’a semblé alors _ c’était en 2008 -, que c’était le prolongement logique de mon parcours, et de ma judéité. Jusqu’alors, passionné par Albert Cohen et son œuvre, je m’intéressais surtout à ce que j’appelle l’âge d’or des Juifs en France, de la fin du XIXème siècle à 1939. Mais la Shoah, évidemment, fut un tournant majeur de cette histoire commune aux Juifs, et je dois dire de notre histoire commune tout court… Le fait d’avoir pu très vite rencontrer des survivants de la Déportation m’a conforté dans ce choix. Leur parole, leur amour de la vie, apparaissait invariablement bien plus qu’un témoignage, un récit. C’était une leçon de vie. 

« Toulouse et sa région, terre de refuge et de résistance »

Pour eux, il ne s’agissait pas seulement de survivre, mais de vivre mieux. J’ai d’abord occupé cette mission avec Hubert Strouk, puis il a été amené à occuper des responsabilités nationales sur le plan de la pédagogie…

> M. : mais vous êtes le seul en France…

M.L. : au départ, chaque région devait avoir son coordinateur. Pour ma part, le sud-ouest de la France correspond aux actuelles régions administratives Occitanie et Nouvelle Aquitaine. Pour des questions de financement, cela est demeuré ainsi mais d’ici peu, j’aurai un homologue pour la région Provence-Côté d’Azur, qui fut longtemps occupée par des troupes italiennes. La ville de Nice doit mettre à disposition des locaux, ce qui sera un atout indéniable. Le sud-ouest présente pour sa part d’autres spécificités. Terre de refuge, d’abord pour les Espagnols en exil puis pour nombre de familles juives, on y recensa nombre de camps d’internement et Toulouse _ où je suis basé _ devint aussi une capitale de la résistance, notamment de la résistance juive. 

> M. : quel est votre travail au quotidien ?

M.L. : mes interlocuteurs sont d’abord des enseignants du primaire et du second degré, la Shoah étant enseignée en CM2, en 3ème et en terminale. Je leur apporte mon aide dans la conduite de leurs projets pédagogiques (visites de lieux ou sites historiques et de mémoire, rencontres avec des survivants ou enfants de survivants, recherches sur des événements et points d’histoire locaux, expositions etc.). Je suis également en liaison et au service des musées, je sers d’interlocuteur avec les chercheurs, associations ou institutions qui ont des demandes vis-à-vis du Mémorial. Enfin, chaque année, j’organise et anime pendant une semaine en juillet une université d’été, à Toulouse, sur une thématique donnée… 

> M. : cela étant, une réalité douloureuse s’impose. Nous sommes en 2025…

M.L. : … et le nombre de survivants diminue drastiquement, qu’ils fussent ou non déportés, même les enfants cachés. Or, rien ne remplacera jamais la présence de témoins directs. La vidéo _ nombre de témoignages ont été enregistrés _ existe, certes, mais elle ne donne pas chair au récit. La force émotionnelle qui renforce la parole n’est plus là. 

> M. : certes, mais dans le même temps, la variété des médias s’est élargie. Comme l’apparition des romans graphiques, par exemple, des sites Internet, des posts sur les réseaux sociaux…

M.L. : c’est juste. J’émets néanmoins une réserve. Notamment à l’égard des récits graphiques. Il ne faudrait pas que les personnes ou les personnalités deviennent des personnages. Comme des héros de fiction. Mais avec le temps, d’autres constats plus positifs sont à mentionner.

« Composer avec l’écho de l’actualité… »

Le nombre d’études historiques s’étoffe avec des sujets toujours plus pointus, resserrés (qu’il s‘agisse du thème ou de la zone géographique), l’accès aux archives et à de nouveaux documents va croissant également. Enfin, des pages nouvelles de l’histoire de la Shoah ont été écrites. Dans notre région, dans la mémoire collective, la place des Juifs était minorée. Ce n’est plus le cas. Comme ailleurs, on se félicite également que les persécutions et déportations des familles nomades et/ou tziganes soient désormais reconnues et étudiées, et que le génocide au Rwanda soit pris en compte. Le Mémorial en tant qu’ institution mémorielle ne s’arrête pas à la seule Shoah. 

> M. : cela permet d’aborder la question du 7 octobre 2023 et des attaques terroristes du Hamas… Et de leurs conséquences.

M.L. : on peut dire, de fait, qu’il y a eu un « avant » et un « après ». Cela étant, dès les attentats qui ont frappé la France en 2015 (Charlie Hebdo, Bataclan…), des enseignants qui étaient parfois déconcertés par les questions de certains de leurs élèves s’étaient rapprochés de nous. Il fallait distinguer et mieux définir ce qu’était précisément le terrorisme d’aujourd’hui par rapport à certaines actions de la résistance durant la Seconde guerre. Des mêmes mots recouvrant parfois des réalités évidemment bien différentes. Pour ce qui a suivi, et notamment à Gaza, nous nous en tenons à la définition juridique du génocide. Il y a une voire plusieurs enquêtes ouvertes par des autorités internationales. Laissons-les aller à leur terme. A titre personnel, il y a un critère que je mets en avant : quand des enfants sont tués en tant que tels, parce qu’appartenant comme leurs parents à telle race, ethnie, religion… Toujours est-il effectivement que la mémoire de la Shoah doit composer désormais avec l’écho permanent de l’actualité en Israël et Palestine…

> M. : par ailleurs, sans doute les notions de sionisme et donc d’antisionisme méritent-elles d’être précisées ?

M.L. : Oui. Le sionisme est apparu à la fin du XIXe siècle pour sauver les Juifs devenus des citoyens de seconde zone (et persécutés) dans la Russie tsariste. Il s’agissait pour eux d’aspirer à vivre dans un environnement sécure, sur une terre où des ancêtres avaient vécu, pas de coloniser…

« Des résistants communistes ont combattu pour Israël »

Le phénomène a pris évidemment un essor tout autre dès la fin de la guerre. Et Israël est devenu un état religieux. Cela surprendra, mais des résistants juifs communistes de Toulouse sont allés combattre aux côtés des Juifs en 1945, contre les Anglais qui contrôlaient la région de Palestine, avant de rentrer en France. On peut évidemment être opposé au gouvernement Netanyahou, aux ultras religieux. Mais le sionisme n’a rien à voir avec cela. C’était même un courant très à gauche. Il ne prospéra pas en France où, malgré l’Affaire Dreyfus, malgré la persistance d’expressions antisémites, les Juifs vivaient en toute sécurité jusqu’à la guerre… Donc, pour conclure, parler aujourd’hui d’un état palestinien du Jourdain à la mer, ce n’est pas être antisioniste mais antisémite. Point. Les vrais sionistes sont évidemment partisans d’une solution à deux états. 

> M. : le nouveau musée de Cahors consacré à la Résistance, à la Déportation et à la Libération sera inauguré le 18 juin prochain. Y avez-vous prêté votre concours ?

M.L. : j’ai été contacté mais j’ai vite compris qu’avec la présence d’éminents historiens au sein du comité de travail, notamment Geneviève Dreyfus-Armand, la place de la Shoah dans le Lot, sous toutes ses facettes, serait parfaitement abordée et respectée… »

> M. : comment se déclinera la journée du 27 janvier dans la région ?

M.L. : la cérémonie principale aura lieu à Toulouse en présence d’enfants d’établissements scolaires. Plus près du Lot, un moment de recueillement est organisé au camp de Septfonds et une nouvelle exposition y sera inaugurée au mémorial proche (maison de la Mounière). 

Recueilli par Ph.M.

 

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