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Margot Thieux, l’enfant cachée de Figeac est restée une âme pure

Elle a survécu à la Shoah puis a passé sa vie à la donner en devenant sage-femme.

« Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux / Des yeux sans nombre ont vu l’aurore / Ils dorment au fond des tombeaux / Et le soleil se lève encore. » Quand, à la toute fin de l’entretien qu’elle accorde en mai 2022 à l’historien Alexandre Doulut, ce dernier propose à Margot Thieux de conclure librement la conversation, l’octogénaire fixe la caméra et sur un ton malicieux, elle dit simplement ces jolis vers de Sully Prudhomme.

Un peu plus tôt, elle avait expliqué que c’était un devoir pour elle de témoigner pour le compte du Mémorial de la Shoah, alors que sa « vie est accomplie ». Et quelle vie ! Margot Cerf épouse Thieux est née en 1935 à Metz. Son père Arthur né en 1890 a de lointaines origines italiennes mais en Moselle alors annexée, il fut un « Malgré- Nous » pendant la Première guerre durant laquelle il a été contraint de porter l’uniforme allemand. Il conservera précieusement sa carte d’ancien combattant (et une médaille, ayant été affecté sur le front « est » pour ne pas être en contact avec des soldats français) et cela lui sauva la vie lors de la Seconde… Sa mère, Emma née Lévy, est née dans la Sarre et son frère aîné, Arthur, était de quatre ans plus âgé.

A l’automne 1939, la famille Cerf (y compris nombre d’oncles, tantes et cousins) gagne La Baule. Et à l’Armistice de juin 1940, déjà conscients de leur double statut (ils sont Lorrains et juifs), Arthur, Emma et leurs enfants gagnent la zone dite libre et sont hébergés par la famille Cazelles à Gratens, en Haute-Garonne (au sud-ouest de Toulouse). La petite Margot est prise en affection par la maîtresse des lieux et découvre la religion catholique…

Le miracle de Capdenac

Un an plus tard, les Cerf se fixent à Figeac et vivent dans des conditions matérielles plus confortables. Scolarisée dans un établissement confessionnel, Margot est baptisée en décembre 1942. A ce moment déjà, l’armée allemande a envahi la moitié sud du pays. La vigilance est de mise. La fillette est ainsi admise sous le nom de Marguerite Cordier au couvent Notre-Dame de Massip, à Capdenac-Gare. Consciente du danger qui menace, l’enfant parvient néanmoins à s’épanouir dans cet établissement que dirige Denise Bergon (1912-2006). Une « sainte » femme qui sauve quelque 95 réfugiés juifs dont 83 enfants durant l’Occupation et qui sera reconnue « Juste parmi les Nations »…

Pendant son long séjour à Capdenac, Margot n’a que peu de nouvelles des siens. Son frère puis son père lui rendent visite une seule fois… En revanche, elle se sache dans des toilettes lors d’une perquisition menée par des SS.

A la Libération, la fillette doit quitter le couvent. Elle est accueillie chez des paysans d’Issept, la famille Poulet. Sa mère et sa grand-mère maternelle ont vécu les années d’occupation cachées à Fons, et son frère aîné au collège Champollion a échappé de peu à une rafle et a ensuite été caché dans une ferme. Le père, lui, a exhibé sa carte et sa médaille quand il fut interpellé à Figeac en 1944 : les soldats allemands l’ont laissé libre.

Vient enfin mai 1945. La famille retrouve Metz et Margot reprend son cursus scolaire. Bien qu’ayant été une adolescente très marquée par la foi catholique, elle suit désormais des cours de religion juive. Puis rejoint les Eclaireurs israélites. Plus tard, elle intègre un établissement secondaire en région parisienne. Elle y est entourée d’enfants et d’adolescents rescapés de la Shoah. Naissance d’une vocation ? Margot a 22 ans quand elle obtient le diplôme d’État de sage-femme à Nancy.

Une sage-femme et une femme sage 

Elle exerce dans les Hauts-de-Seine et en 1975, initie un programme innovant destiné à sécuriser les accouchements à domicile. Suivent d’autres affectations et en 1981, la voici « sage-femme expert » près la cour d’appel de Versailles. A ce titre, elle sera décorée de la Légion d’honneur en 2001. Entre-temps, cette femme à l’énergie remarquable a effectué des missions humanitaires, notamment au Yémen.

Elle demeure Présidente d’honneur de l’Association nationale des sages-femmes pour l’information de la prévention (ANSFIP), et fait partie des féministes d’action qui ont concrètement amélioré grandement le sort des futures mères dans les années 1970-1980… « Toutes les sages-femmes de ma génération ont véritablement accompagné le travail, l’enfantement. Nous vivions et nous respirions avec les femmes, on peut même dire que nous accouchions avec elles […]. Entre [nous] a toujours existé la complicité des regards et des silences. Des corps en accord » écrit-elle plus tard dans un ouvrage spécialisé.

 Reste le souvenir des années noires. Une période marquée par la peur mais aussi des moments de foi et d’espérance. Toujours reconnaissante, elle revient à plusieurs reprises à Figeac et à Capdenac… Très marquée par sa jeunesse empreinte d’une spiritualité plurielle, se refusant toujours à ce que les religions engendrent persécutions ou conflits, Margot Thieux, dans le bel entretien disponible en ligne donné en 2022, a conservé un regard pétillant, des mots d’une grande sagesse, et une formidable générosité. Sauvée par des Justes, elle aura été elle même une grande femme et une belle âme. Passionnée par la géomancie et la poésie, elle n’a rien oublié. Elle a survécu, ses parents et son frère aussi, mais nombre de ses cousins ne sont jamais rentrés des camps de la mort.

Ph.M.

Source : Mémorial de la Shoah.

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