Aux assises cette année-là, un incendiaire relaxé et un meurtrier condamné à 5 ans de prison.
Deux dossiers seulement jugés à la session de juin des assises du Lot, en 1932. La première affaire conclut un mauvais feuilleton familial. Les faits se sont déroulés à la fin du mois de novembre précédent à Gignac. Un fils aigri a craqué une allumette et a mis le feu à une botte de paille devant une grange. L’incendie s’est rapidement propagé au corps de ferme que détient son père. L’ensemble de la propriété a été incendié. Mais aucune victime ne fut à déplorer, fort heureusement. L’auteur s’est caché dans un petit bois voisin et a fini par se rendre sans difficulté aux gendarmes. Il a avoué être l’incendiaire, et il a expliqué vouloir ainsi dire se venger d’un père qu’il estimait injuste, avare. Et dont il ne supporta pas d’apprendre la veille de son geste qu’il préférait vendre la propriété que de la laisser telle à ses enfants…
Le rédacteur du Journal du Lot dans son article qui paraît le 22 juin se veut magnanime envers l’accusé âgé de 31 ans. « Il a une physionomie sympathique. Il répond avec netteté aux questions qui lui sont posées. Oui, il a mis le feu à la maison familiale d’où il était à jamais chassé, puisque son père l’avait vendue. Il dit la dure vie que lui menait son père, ce qui l’obligea à aller chercher du travail chez un autre propriétaire. » Quand les témoins sont appelés à la barre, c’est encore l’accusé qui semble tenir le rôle de la victime. « Tous font son éloge ; ils disent que c’est un excellent garçon, travailleur, qu’il jouit de la sympathie publique et que c’est au moment où il a vu qu’il était victime de la haine, de la rapacité de son père qu’il a commis son crime » constate le journaliste. Qui ajoute que les assurances devraient compenser une partie de la perte…
Il risque la peine capitale
Cela étant, il s’agit bien d’un incendie criminel. La peine capitale n’est pas à écarter si le jury répond positivement aux questions… Son avocat, Me Lacaze, le sait et dénonce un réquisitoire trop sévère. « Avec une belle éloquence, il montre la vie de l’accusé qui, par suite de la rapacité, de la brutalité de son père avait été obligé d’aller travailler chez les autres propriétaires » précise le Journal du Lot. Le défenseur ajoute que l’accusé a déjà accompli plusieurs mois de préventive. Des applaudissements ponctuent la plaidoirie. Les délibérations tournent court. Dix minutes ! Quand les jurés reprennent place et rendent leur décision, plus de surprise. C’est l’acquittement.
Le second dossier de la session est moins simple, si l’on puit dire. Cette fois, il s’agit d’un meurtre, commis à Figeac, au mois d’août 1931. Mais l’auteur n’avoua les faits qu’au début de l’année 1932. L’étau s’était resserré. La rumeur publique le désignait. Il nia une première fois, convoqué par la police. Puis, quelques jours plus tard, il craqua devant son employeur. Lequel parvint à le convaincre d’aller se constituer prisonnier. Restait cependant à l’instruction puis, durant l’audience, à reconstituer le puzzle.
L’accusé, Pedro P., est espagnol. Il a assommé son frère Enrique. C’était un dimanche soir. La victime était ivre, et aurait demandé de l’argent à son frère. Lequel a refusé. Alors Enrique aurait brandi un couteau. Pedro invoque la légitime défense, d’autant que sa propre fille était présente. La fillette âgée de 8 ans dira plus tard ne se souvenir de rien… Pedro dit s’être défendu. Il a saisi une canne à bout ferré et a frappé son frère à la tête. Qui s’est effondré. Mort sur le coup. Pedro a remmené sa fille chez sa mère (les parents s’étaient séparés), puis il est revenu chez lui. Le lendemain, au petit matin, il a enterré son frère dans une écurie voisine. L’autopsie confirma lors de l’instruction les causes de la mort. Mais le scénario exact du drame, c’était autre chose. Il n’y a qu’une version. Celle de l’accusé, déjà connu de la justice. Il a volé des poules. Sa réputation est celle d’un homme violent…
L’accusé parle espagnol mais le public patoisant le comprend
Lors de l’interrogatoire, au procès qui se tient au palais de justice de Cahors, un interprète a été requis pour traduire les propos de l’accusé, Pedro P. Il a été fait appel à « un distingué professeur de l’école primaire supérieure de Cahors », lit-on dans le Journal du Lot. Mais le rédacteur précise : « A vrai dire, le langage de l’accusé est compréhensible par les jurés, par tous ceux qui connaissent le patois. »
Pedro P. « reconnaît l’acte qui lui est reproché. Il a frappé son frère, parce que celui-ci était ivre et avait un couteau dans la main et menaçait de frapper sa nièce et l’accusé. Qui déclare regretter son acte. Il pleure, et crie : « Je voudrais que l’on me coupe les deux poignets, pour que mon frère revienne, soit en vie ! » Puis a lieu le défilé des témoins… Lesquels décrivent un homme violent.
Le lendemain, au deuxième jour du procès, le réquisitoire est sans concession. « Ce n’est que six mois après le crime qu’il a avoué, ou plutôt qu’il a été obligé d’avouer son crime, parce qu’il avait compris que l’opinion publique l’accusait nettement » tonne le procureur. Qui réclame « un châtiment sévère ».
Une première dans le Lot : le jury discute de la peine
Suit la plaidoirie de Me de Valon. L’avocat reprend logiquement la thèse de la légitime défense. Le Journal du Lot la résume ainsi : « Son frère le menaçait de le frapper, lui et sa fillette, avec un couteau. Pour protéger l’enfant, il a frappé et E. est tombé. Me de Valon fait appel à la pitié du jury, en faveur de son client qui a une fillette de 8 ans à élever. » Puis le défenseur va user d’un argument que plus de 90 ans plus tard, on ne peut juger que surprenant mais, in fine, assez habile. Comme le suggère l’article de l’époque : « Il faut juger, dit-il, les événements en fonction des milieux dans lesquels ils se produisent. Les P. sont des gens rudes, de mœurs brutales et il s’étonne de la trop grande facilité donnée à l’entrée des étrangers en France. Il demande au jury de rendre un verdict de répression mais d’humanité, répression réduite au minimum. »
Dans ce dossier décidément peu courant, deux événements se produisent avant le verdict. Dans un premier temps, « le président s’aperçoit que le procès-verbal des délibérations du jury n’a pas été rédigé dans les formes prévues par la loi. » Quand le jury revient, avec cette fois un document conforme, répondant positivement à la question de la culpabilité mais accordant des circonstances atténuantes, l’avocat fait appel à la pitié du jury, « lui demandant d’abaisser ainsi qu’il en a le droit la peine d’un degré, ce qui le ramènerait à une condamnation à la prison. » Ainsi, l’article se conclut par cette note « historique » : « Les jurés, pour la première fois à Cahors, se joignent à la Cour pour délibérer sur l’application de la peine. A 17 heures, le président donne lecture de l’arrêt. P. est condamné à cinq années de réclusion et à dix ans d’interdiction de séjour. »
Ph.M.
Sources : site Gallica BNF. Illustration : reproduction d’une œuvre de Daumier.





