Generic selectors
Exact matches only
Search in title
Search in content
Post Type Selectors
Search in posts
Search in pages

Jean Lurçat, ce Lotois d’adoption qui a ressuscité l’art de la tapisserie

Décédé il y a tout juste 60 ans, artiste et résistant, Jean Lurçat redonna vie aux ateliers d’Aubusson. Celui qui s’était établi à Saint-Céré fut aussi un peintre majeur.

En marge du débat d’orientation budgétaire, on apprenait lundi que le Conseil départemental allait acquérir une tapisserie de Jean Lurçat. En l’occurence un des cinq exemplaires de « Liberté », une œuvre réalisée en 1943 inspirée du poème de Paul Eluard. A l’époque, l’artiste a rejoint le Lot, s’est engagé dans la résistance (il intègrera en août 1944 le Comité départemental de libération) et il y achètera en 1945 le château de Saint-Laurent-les-Tours près de Saint-Céré (qui abrite toujours son « atelier-musée »). Cet achat est une belle façon de commémorer le 60ème anniversaire de la mort de Jean Lurçat, décédé le 6 janvier 1966 dans une autre cité appréciée des poètes et artistes, Saint-Paul-de-Vence…

« Liberté » est reconnue de longue date comme un chef-d’œuvre. Ainsi, sous la plume de Simone Tery, on lisait à la une de « L’Humanité » le 11 juillet 1946 ce long billet titré « Pour te nommer » : « Je suis entrée, en plein Paris, dans un jardin enchanté. Si vous voulez oublier un instant, oublier tout à fait vos peines et votre fatigue, vivre soudain dans un paradis de couleurs jamais rêvées, les plus chaudes à la fois et les plus douces, dans un conte de fées plein d’histoires et de miracles, allez au Musée d’Art Moderne, avenue Wilson (métro Alma). Vous y verrez l’exposition de la tapisserie française à travers les âges, et vous en sortirez souriant comme un enfant, les yeux éblouis, le cœur lavé par la beauté. »

« La tapisserie, art du peuple »

« Au XVIe siècle l’art de la tapisserie occupait 150.000 ouvriers en France, en 1938 quelques centaines à peine. C’est le peintre Jean Lurçat et ses amis qui ont ressuscité cette industrie si française, qui l’ont arrachée à l’art officiel, académique, où elle se desséchait. Grâce à quoi Aubusson, par exemple a retrouvé vie et prospérité, et des milliers d’ouvriers avec des techniciens, des chimistes collaborent à la renaissance artistique de la France, à son rayonnement. La tapisserie, art collectif, art du peuple, ornera bientôt les murs de ces palais que nous voulons construire pour le service du peuple. »

« Parmi tant de merveilles j’ai élu ces six fameuses « dames à la licorne », du XIVe siècle, qui sont, comme dit Lurçat, « l’ombilic de la tapisserie mondiale ». La licorne était le symbole de la pureté, et sa corne passait pour guérir tous les maux – si seulement on avait pu la couper, mais personne, bien sûr, n’y était jamais parvenu ! Vous verrez la belle dame du temps jadis et sa licorne familière, dressant droit sa corne magique comme un cierge, avec sa barbichette de cabri et sa queue en jet d’eau. Vous verrez dans l’herbette bleue, dans le ciel rouge mille fleurs si fraîches qu’on voudrait les cueillir, le lion sage qui porte une bannière à trois croissants de lune, et toutes ces petites bêtes folâtres, lapins, oiseaux, chiens, singes et belettes dans les buissons du ciel. »

« Et au premier étage, où sont les tapisseries modernes, arrêtez-vous, je vous en prie, devant celle qui fut conçue par Lurçat, tissée dans l’atelier de Goubely, en 1943, à Aubusson. Là cinquante ouvriers fabriquèrent dans le secret, pendant des mois, au péril de leur vie, cette tapisserie de huit mètres où ils ont fixé à jamais dans la trame les vers clandestins de Paul Eluard : Je suis né pour te connaître – Pour te nommer, Liberté. »

Reste que Jean Lurçat, s’il restera dans l’histoire de l’art comme ayant, effectivement, en quelque sorte ressuscité l’art de la tapisserie (et la ville d’Aubusson avec), possédait plusieurs cordes à son arc. On lui doit aussi des mosaïques et céramiques, des lithographies, mais aussi et d’abord des toiles qui furent pour certaines comme des cartons qu’il déclinera dans ses tapisseries monumentales.

Une facette relevée avec force dans cette critique publiée dans Combat, le 8 juin 1955 : « On connaît les tapisseries de Lurçat qui, avec quelques autres, est l’artisan de la magnifique renaissance de cet art à notre époque. Mais sa peinture nous est peu montrée ; aussi faut-il féliciter la Galerie Bignon de nous présenter aujourd’hui un ensemble aussi conséquent des œuvres peintes de Lurçat. Echelonnées de 1921 à ces dernières années, ces toiles nous permettent de suivre l’évolution du peintre et nous montrent combien il était doué pour une forme d’art mural. »

« Une vision fantastique appartenant à un autre monde »

« En effet, chacun des motifs mis en scène par Lurçat dans ses tableaux est généralement déjà situé dans une atmosphère d’ensemble qui ne demande qu’à déborder les limites du cadre, pour gagner la surface murale. Architectures désolées surgies après un quelconque incendie, les constructions de Lurçat obéissent a une optique qui rappelle parfois celle du décor de théâtre, chargées avant tout de traduire un senti ment d’atmosphère. Ces compositions, on le devine, se rattachent au surréalisme, non par un assemblage insolite d’objets ordinaires, mais par la traduction d’une vision fantastique appartenant à un autre monde. »

« Il en est de même pour les portraits que le peintre exécuta aux alentours de 1927, retour d’un voyage en Orient, qui savent consacrer un caractère étrange et inquiétant. Le style de Lurçat a évolué, il est devenu plus « écrit », plus coloré aussi et les gouaches récentes qu’il présente dans cette exposition donnent un précieux écho à ses grandes compositions de tapisserie. J.-A. Cartier. »

Mais il y a mille autres façons d’évoquer Jean Lurçat. Un conseil, par exemple : rendez vous sur le site Internet de Radio France, et écoutez l’un des nombreux podcasts dédiés au Lotois d’adoption, la plupart diffusés encore récemment sur France Culture. L’opportunité d’entendre l’artiste donner cette définition : « La tapisserie est, en réalité, une fresque tissée… » Ou raconter son coup de cœur pour son repaire lotois à Saint-Laurent-les-Tours : « J‘ai vu tout d’un coup cet espèce de dessin de Victor Hugo, ce château fort avec ses remparts et ses deux grandes tours. J’ai été stupéfait, j’ai dit : je vais crever si un jour cela n’est pas à moi ! J’ai acheté la super ruine et je me suis super ruiné ! » Ou sa dernière épouse, Simone, parler du résistant qui refusa l’exil aux Etats-Unis : « Il était beaucoup trop passionné, trop intéressé par ce qui se passait en France pour partir. Il faisait de la résistance et il continuait à travailler. Ce n’était pas un homme neutre, tout le monde le sait ».

Ph.M.

Sources : site Gallica BNF, site Radio France.

Photos : Centre Pompidou Paris pour la tapisserie « Liberté », Lot Tourisme pour le portrait photo.

Partager :