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Freddie Knoller, des maquis du Lot à l’enfer d’Auschwitz 


Arrêté parce que résistant, déporté parce que juif, Freddie Knoller a survécu à l’enfer d’Auschwitz. Né à Vienne, il avait intégré le maquis Bessières à Figeac. Un héros trop méconnu dans le Lot. 

C’est une vie en forme de roman. Avec ses côtés presque drôles, durant les premières années de la Seconde guerre, puis une parenthèse au-delà du tragique, quand ce héros fut déporté à Auschwitz. Il en reviendra vivant, miraculeusement, et passera des décennies à témoigner avant de décéder à plus de 100 ans… En ce week-end dédié à la mémoire de la Shoah et de prévention des crimes contre l’humanité, voilà qui fut Freddie Knoller. Une figure qui a sa place aussi dans la mémoire collective du Lot… 

Alfred (dit Freddie) naît à Vienne en 1921 dans une famille juive de la bonne société. Débute ainsi l’histoire d’« un jeune garçon naïf essayant de vivre pleinement sa vie, une vie si vivante et si émouvante », selon ses propres mots. Une vie durant laquelle sa nature résolument « optimiste » (sic) lui permit de surmonter tant d’épreuves… Son père est comptable et plutôt strict, sa mère plus enjouée encourage ses trois fils (Freddie est le plus jeune) à suivre des cours de musique. Il apprend donc le violoncelle. 

Le tournant de 1938 

S’il se souvient avoir été victime de propos et d’attitudes antisémites dès l’enfance, c’est en 1938 que tout bascule. Après l’Anschluss et la Nuit de Cristal, en 1938, les parents suggèrent à leurs enfants d’émigrer. L’un gagne les Etats-Unis, un autre les Pays-Bas puis l’Angleterre et à 17 ans, Freddie rejoint Anvers. Il partage une colocation avec d’autres jeunes réfugiés, et découvre les plaisirs de braver les interdits : il fume des cigarettes et joue au poker. Puis c’est un camp. Plus austère, évidemment. Il y intègre l’orchestre. Quand les Allemands envahissent la Belgique en mai 1940, il s’enfuit à pied vers la France. Arrêté, il est bientôt interné à Saint-Cyprien, près de Perpignan. Les conditions de vie (nourriture, hygiène) y sont effroyables. Le jeune homme s’échappe et rejoint Gaillac, dans le Tarn, où un oncle s’est établi. Il est certes en zone « libre », mais il s’ennuie. Il rêve de Paris. Ses proches le mettent en garde, mais rien n’y fait. Alors Freddie débarque dans la capitale et se fond aussitôt dans le Paris interlope des nuits de Pigalle, des cabarets, des bordels. 

Muni de faux-papiers, Freddie Knoller dit « Robert Metzner, né à Metz », devient interprète et touche des commissions en guidant les soldats et officiers allemands qui veulent aussi goûter aux joies de ce trouble Paris où se mêlent collabos et vrais nazis, prostitués des deux sexes et soldats d’occupation qui veulent noyer leur vague à l’âme. En 1942, l’étau se resserre. Freddie assiste aux premières rafles. Et il est à son tour inquiété. Mais l’officier de la Gestapo qui le convoque ne veut pas croire (ou fait semblant) qu’un tel physique puisse être celui d’un Juif. Il lui propose de travailler pour le Reich. 

Après Paris, le maquis à Figeac 

Heureusement, parmi ses nouvelles fréquentations, il se trouve des résistants. C’est le bon moment pour s’engager. Pour combattre ceux qui voudraient sa perte et qui ont mis le feu à l’Europe. En mai 1943, après plusieurs rendez-vous dans des cafés où on teste sa sincérité, il est envoyé dans le maquis. A Figeac (le maquis Bessière des FTP, NDLA). La suite par Freddie Knoller lui-même. « P. m’avait chargé de me rendre dans une ville appelée Figeac, puis de là, rejoindre un village nommé Cardailliac. (…) Il m’avait dit de déjeuner au restaurant Chez Marcel, et de demander « Robert ». J’ai trouvé ce jeune homme et il m’a dit de le suivre. Son accent était de Marseille, si fort qu’on avait du mal à le comprendre. Dehors, il y avait une moto. J’ai été ravi lors de ce premier trajet. Je me suis accroché fermement à sa taille et j’ai goûté le bruit du moteur et celui du vent dans mes oreilles. Nous sommes arrivés au milieu de quelques collines parsemées de cabanes de bergers abandonnées. Dans l’une vivait un groupe de jeunes, et je suis devenu l’un d’eux. J’étais un résistant. Dans une autre vivait Albert, notre chef. Quelle collection d’individus nous étions, des êtres en partie brisés rassemblés par la guerre : des communistes en danger d’arrestation, des jeunes qui ne voulaient pas travailler en Allemagne pour cause de Service du travail Obligatoire… Il y avait, comme moi, quelques Juifs – trois je crois – un autre, un prêtre catholique, qui avait critiqué les nazis et qui s’était joint à nous pour échapper à la police. (…) Le jour, nous effectuions des petits boulots pour les fermes environnantes, recevant en retour de la nourriture et un peu d’argent. Et quand nous ne pouvions pas trouver de travail, nous volions des poulets dans ces mêmes fermes. C’était une période étrange et grisante pour moi. (…) Mes pensées me ramenaient souvent en arrière, à la situation dans laquelle je me trouvais, à cause de l’ennemi qui avait déchiré le tissu de ma vie de famille, aux lettres désespérées que mes parents avaient écrites, en particulier celle mentionnant des personnes forcées d’aller en Pologne. Oui, je connaissais déjà alors ce que l’on nommait « cette politique de rapatriement. (…) Durant ces moments troublés, je me repliais sur moi-même, loin de mes nouveaux compagnons d’armes, trouvant la solitude sur un flanc de colline. Là, je me suis permis de pleurer. (…) J’ai retrouvé mes esprits et j’ai gagné le courage de continuer, de vivre et de me battre. J’étais avec le maquis, je combattais l’ennemi par n’importe quel moyen. J’étais fier de ma petite réussite. » 

Des camarades communistes, des juifs et un prêtre 

« Nous sommes en juillet 1943 et les Alliés n’ont pas encore débarqué en Europe. Mais le 11 novembre 1942, les Allemands avaient repris le territoire inoccupé. Ils étaient partout et en plus, le gouvernement de Vichy avait créé la Milice, pour arrêter tous les groupes anti-allemands et déporter les Juifs. Nous avons donc instauré des points de surveillance, faisant le guet pour nous avertir de l’approche des Allemands ou de la Milice. Notre chef, Albert, communiste, était un individu peu enjoué qui portait toujours un béret noir sur ses cheveux noirs. (…) La discipline stricte qu’il nous a imposée nous a donné un semblant de professionnalisme, sans lequel nous n’aurions peut-être pas survécu. J’ai rapidement appris à poser peu de questions. Albert nous a appris à tirer avec un pistolet et à utiliser des explosifs. Nous avons choisi un bois voisin pour nous entraîner. J’écoutais la BBC, suivant les progrès des Alliés, depuis le bombardement de Rennes et Rouen, jusqu’à la prise de Tunis et plus tard de la Sicile. Le soir, nous évoquions parfois nos histoires personnelles, nos destinées qui nous avaient réunis. (…) Quelques-unes sont restées dans ma mémoire. Il y avait l’histoire du petit Jacques. Il était communiste et les SS étaient venus le chercher dans son village de Bretagne. Il s’est caché dans une grange et a regardé ses parents être emmenés hors de la maison. Les SS ont frappé sa mère qui criait, son père s’est précipité pour la protéger et ils l’ont abattu sur place. Il y avait un autre homme plus âgé, assez aisé, connu dans la région, arrêté en tant que communiste. Ses tortionnaires n’étaient pas des Allemands mais des Français de Vichy. La police voulait des noms. Cet homme m’a montré les profondes cicatrices sur ses jambes. Attaché nu à une planche de bois, il avait été battu avec un fouet. Puis ils avaient versé de l’eau bouillante sur ses blessures. (…) Il y avait un juif français appelé Maurice. Ses parents avaient été déportés, raflés à Paris en tant que ressortissants polonais. Il n’avait aucune idée de ce qu’ils étaient devenus. Maurice et son frère avaient fui Paris vers la zone non occupée. Ils se sont cachés dans des granges ou auprès de simples gens, mais le frère de Maurice fut arrêté. Il avait volé un agriculteur qui l’a remis à la police de Vichy. Maurice lui a réussi à s’enfuir. » 

Une belle fille aux cheveux roux 

« Un jour, (en ville), j’ai remarqué une très jolie fille aux cheveux roux. Sa chemise était déboutonnée presque jusqu’au nombril, la vallée de ses seins était facilement visible à chaque fois qu’elle se penchait. Peut-être que j’aurais dû faire attention à ce genre d’affichage mais, en l’état, ma tête a tourné et je ne savais pas quelle partie d’elle regarder en premier, alors je l’ai suivie. Comme elle était toute seule et portait un lourd sac à provisions, je me suis approché et je lui ai proposé de l’aider. Elle a souri et après ses fines jambes, dès lors, c’était le vert de ses yeux que je remarquais. Elle m’a dit qu’elle s’appelait Jacqueline et qu’elle faisait des courses pour sa mère, qui n’allait pas très bien. Nous avons marché ensemble. Je lui ai dit que j’étais de Metz et que je travaillais pour un agriculteur dans les collines. Nous sommes allés dans un bistrot et avons discuté. Elle m’a dit qu’elle avait rompu avec son petit ami. Nous avons commencé à nous retrouver le soir et puis nous nous sommes promenés dans les bois autour de Figeac. Nous nous sommes dirigés vers un endroit appelé « Le chemin des amoureux ». Isolés par les arbres, nous nous sommes allongés sur la mousse douce, réchauffés par la chaleur intense de l’été, pour faire l’amour. Comme à Paris je préférais le soir et j’ai utilisé un préservatif pour cacher la vérité sur moi-même. Je pensais que c’était de l’amour, avec cette toute première petite amie de mon âge. Dans un moment de faiblesse je lui ai confié que je ne travaillais pas dans une ferme mais que je me cachais avec de faux papiers parce que je ne souhaitais pas aller en Allemagne. » 

Trahi par sa maîtresse 

« Jacqueline était une fille versatile et nous avons eu de nombreuses disputes. Je l’ai trouvée têtue – peut-être parce que je l’étais aussi. Elle semblait toujours vouloir avoir raison. Une fois, nous nous sommes donné rendez-vous dans un certain bistrot de Figeac et elle n’est pas venue. Une heure plus tard, je l’ai croisée sur le marché. « J’avais autre chose à faire », dit-elle en guise d’explication et toi, tu es vraiment puéril… » « Et vous êtes complètement égoïste », rétorquai-je. Je me suis retourné et je suis parti. Quelque temps plus tard, elle s’est excusée, mais l’échec de cette relation était patent. Quand j’ai décidé de rompre, j’ai essayé de le faire avec douceur, mais Jacqueline était  furieuse contre moi. J’avais pris du plaisir avec elle, et elle m’accusait de n’avoir souhaité que cela, et maintenant je la laissais sans considération pour ses sentiments. Elle m’a giflé, m’a même craché dessus. Je n’ai ressenti qu’un soulagement. » 

« Une semaine plus tard, Albert m’a confié une mission. Je devais transmettre un message à un autre résistant. Je suis sûr de la date : c’était le 5 août 1943, anniversaire de ma mère. J’ai pris le train. Il s’est arrêté au milieu de nulle part, et nous avons été encerclés par la Milice qui est montée à bord du train et a contrôlé les papiers d’identité de chaque voyageur. Je les ai vu arrêter beaucoup de jeunes. La Milice française a été assez efficace dans son travail. Quand mon tour arriva, ils consultèrent un fichier et sourirent. Nous avons été emmenés dans une prison voisine où nous dormions sur des planches nues. Le lendemain matin, un officier de la milice française m’a interrogé. Il a crié :  « Nous savons que les papiers sont faux, nous savons que vous faites partie d’un groupe terroriste. Avant que l’on te casse la mâchoire, donne-moi ton nom et pour qui tu travailles. Il se leva, avec une expression féroce sur le visage, serrant les poings. Jacqueline ! Jacqueline ! Je n’arrêtais pas de penser, c’est toi qui m’as trahi ! Tu sais que j’ai de faux papiers ! J’ai crié en retour « Je ne suis pas un terroriste ! » Cela l’a seulement rendu fou et il m’a frappé au visage. Le sang coulait sur ma chemise alors qu’il criait : « Nous savons ce n’est pas ton vrai nom ! Dis-nous de quoi il s’agit et les noms de ceux qui sont dans votre groupe de résistance ! Il m’a encore frappé avec son poing et je suis tombé, me cognant la tête contre le mur. J’ai dû m’évanouir parce que je me souviens de l’eau froide qui m’éclaboussa le visage. J’ai pris une ferme décision. Je connaissais les méthodes brutales de la Milice. Je ne voulais pas trahir qui que ce soit, ou souffrir davantage. Alors j’ai avoué : « Je suis un juif autrichien de Vienne appelé Alfred Knoller, je me cache des Allemands et n’ai rien à voir avec un quelconque groupe de résistance. L’officier avait l’air abasourdi, m’a regardé pendant un moment, a tourné les talons et bientôt je l’entendis au téléphone dans la pièce voisine. Il est revenu et m’a conduit au quartier général de la Gestapo, où j’ai répété mon histoire. (…) J’ai été placé sous garde armée et transféré en train à Paris, dans un faubourg tranquille appelé Drancy, le camp de rassemblement pour la déportation. » 

L’enfer sur terre mais un ami médecin 

Freddie Knoller a été déporté en date du 7 octobre 1943 par le convoi n°60. Il sympathise durant le trajet avec le médecin Robert Waitz. Sélectionné pour travailler, il sera aidé par son ami (quelques bolées de soupe et surtout des soins, même sommaires) pour surmonter les épreuves qui l’attendent. En janvier 1945, il participe à l’évacuation du camp et à la marche de la mort vers Gleiwitz en Pologne. Il est ensuite évacué au camp de Mittelbau-Dora puis Bergen-Belsen, et enfin libéré par les troupes anglaises le 15 avril 1945. Après son retour en France il sert d’interprète dans l’armée américaine. 

Quelque temps plus tard, il revient à Figeac. Dans le café où il avait l’habitude de la retrouver, il recherche Jacqueline. Le patron l’a reconnu. Il lui a confié qu’il l’avait vue ensuite avec des officiers allemands, et qu’elle avait disparu de la région depuis la libération. 

Freddie Knoller apprendra plus tard que ses parents ont été déportés et assassinés. Etabli aux Etats-Unis puis en Angleterre, à compter de 1952, d’où était originaire son épouse, il a fait carrière dans le commerce et a passé la seconde partie de sa vie à témoigner sans relâche. Dans des établissements scolaires, dans des entretiens vidéo accordés à divers médias ou instituts mémoriels, mais aussi dans un livre… 

Son fait d’armes : le sabotage d’une voie ferrée 

Outre les extraits reproduits ci-dessus, il y évoque le charme du marché coloré de Figeac et ce qui resta son fait d’armes le plus spectaculaire : « Un jour Albert nous a dit qu’on allait faire exploser un train transportant des troupes allemandes le lendemain matin et il précisa le rôle de chacun dans l’opération. Nous sommes arrivés à la voie ferrée à l’aube dans un état de grande excitation. Nous l’avons aidé à aller chercher et à transporter les explosifs, mais c’était Albert qui avait l’expertise nécessaire et il a fixé les explosifs sur les rails. Nous avons attendu. Dès que nous avons entendu le train approcher, nous avons couru vers les collines. Nous avons regardé le flash et entendu l’explosion, puis avons vu la locomotive basculer, entraînant les wagons : une expérience passionnante mais aussi un étrange spectacle ; à distance, ce fut comme s’il s’agissait d’un astucieux effet de studio de cinéma, comme s’il s’était agi d’un train pour enfants. Nous avons filé et nous nous sommes cachés dans des grottes, à une trentaine de kilomètres. Nous avons appris plus tard qu’ils avaient arrêté dix personnes des villages environnants, qui n’avaient rien à voir avec le sabotage. » 

A son retour des camps de la mort, Freddie Knoller pesait moins de 40 kilos. Il est décédé centenaire, en 2022. 

Ph.M. 

Source principale : « Au-delà du désespoir », par éditions de la Niva, 2018. 

Photo : Imperial War Museum, Royaume Uni. 

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