Réfugié dans le Lot, l’écrivain Roger Martin du Gard a fini par gagner Nice.
« La vie, on sait bien ce que c’est : un amalgame saugrenu de moments merveilleux et d’emmerdements. » Cette phrase qui peut sembler n’avoir pas pris une ride a été écrite il y a un siècle. Elle est extraite d’un roman fleuve publié de 1922 à 1940 en huit volumes, Les Thibault, qui dépeint à travers deux familles et deux frères les premières décennies du XXe siècle. L’auteur de ce chef-d’œuvre où le romanesque combine analyse psychologique et tableau sociologique est Roger Martin du Gard (1881-1958). Un écrivain qui n’est plus guère à la mode en 2026 mais que l’on considère comme une très grande figure des lettres françaises quand débute la Seconde guerre mondiale. Il a déjà été consacré alors par un prix Nobel de littérature décerné en 1937.
Pacifiste, classé à gauche, on relève dans sa correspondance (disponible pour partie en accès libre sur le site Gallica-BNF et éditée en plusieurs volumes par ailleurs) que dès le milieu des années Trente, il pressent qu’une nouvelle déflagration va secouer l’Europe et opposer l’URSS et ses alliés à l’axe formé par Berlin et Rome… Ami de Gide et plus tard de Camus, Martin du Gard approche la soixantaine quand est déclarée la Seconde guerre mondiale en septembre 1939. Elle le surprend alors qu’il voyage aux Antilles avec son épouse. L’écrivain rentre en Europe durant l’hiver. L’ultime volet des Thibault paraît en janvier. Vient la percée de Sedan. Au début du mois de juin 1940, le prix Nobel doit quitter son repaire du Tertre (un château dans l’Orne) et gagne Nice. Il finit par se résoudre à y rester, et reprend peu à peu l’écriture. Mais en ces temps plus que troubles, nulle famille n’est épargnée.
Son gendre dans les maquis lotois
Son gendre Jules Marcel de Coppet, jusqu’alors gouverneur général de Madagascar, est bientôt révoqué par Vichy pour avoir tenté de se rallier (et l’île avec lui) à l’Angleterre. Avec son épouse, Christiane (née Martin du Gard), il se réfugie en métropole et se fixe à Figeac en 1941. Le couple réside alors avenue de Cahors. C’est là qu’un peu plus tard, le haut fonctionnaire proche de la SFIO va rejoindre les maquis lotois. Il intègrera d’ailleurs en août 1944 le Comité départemental de la Libération avant de regagner Paris. Puis d’être de nouveau nommé à Madagascar. Et en 1947, c’est Paul Rivet, l’un des fondateurs du Musée de l’Homme et résistant de la première heure, qui le reçoit au grade de commandeur de Légion d‘honneur…
C’est ainsi qu’en mars 1943, Roger Martin du Gard vient passer une semaine à Figeac chez sa fille et son gendre. Même chose un an plus tard. Mais quand il retrouve Nice, l’écrivain apprend qu’il risque d’être arrêté. A la mi-mai 1944, il reprend donc le chemin du Lot où il s’installe durablement avec son épouse, résidant entre Corn (au château de Roquefort, qu’il décrit comme peu reluisant à cette époque) et Figeac. C’est dans le Quercy qu’il vit la libération sans en profiter pleinement… Il ne regagne Nice qu’en janvier 1945. Et entre-temps, il se languit. Douloureusement. Il voit même sa fille et son gendre rentrer à Paris. C’est dans ce contexte qu’il faut prendre connaissance de ce courrier daté ainsi : « Figeac, Hôtel Moderne, 12 déc. 44 ». La lettre est adressée à Irène Nolde, elle-même réfugiée à Prayssac, une amie d’amis…
« Cette région de lard et d’oies grasses »
Les mots de Roger Martin du Gard sont sévères pour Figeac et le Lot. Mais ce sont ceux d’un homme inquiet, qui a décrit dans d’autres lettres son inquiétude quand les Allemands ont « bunkérisé » la Côte d’Azur et envisagé des évacuations massives. « Quelle sinistre époque… De quelque côté qu’on se tourne, on ne voit que des souffrances » écrit-il dans un autre courrier. Des mots sévères, donc, mais que le romancier va néanmoins relativiser dans un second feuillet, ajouté après sa signature, comme une sorte de post-scriptum.
« Que devenez-vous, chère Madame ? Toujours à Prayssac ? Nous, toujours à Figeac, mais en attente de départ. Après avoir pensé crever dans ce maudit pays, après deux mois de vaines démarches pour essayer d’en partir (avec nos bagages, ce qui semblait irréalisable), nous avons enfin l’espoir de voir arriver ces jours-ci une camionnette de Nice, qui vient nous chercher. « […] Nous aurions accepté d’aller n’importe où pour quitter ce pays hostile, cette population revêche, ce climat atroce, ce déluge continuel… »
« […] Je vous paraîtrai peut-être bien injuste pour cette région de lard et d’oies grasses, mais nous y avons eu trop d’ennuis de tous genres, et particulièrement de santé. Songez que, depuis le 15 août, nous avons passé, en deux fois, 72 jours et autant de nuits dans une chambre de l’Hôpital de Figeac ! Ma femme y a subi deux opérations peu graves, mais qui nous ont empoisonné la vie, et la laissent encore très fatiguée »
« Une vie désorganisée »
Et encore n’est-ce là qu’un échantillon. L’historien Jean-Pierre Rioux aura ainsi ce jugement sévère quand est publiée en 1997 le tome VIII de la correspondance du romancier chez Gallimard (*) : « Martin du Gard sort-il grandi de cette nouvelle étape d’une monumentale édition de sa correspondance ? On peut en douter. […] Comme à son habitude, il commence à engranger un monceau de notations et de brouillons dès que les soucis matériels et familiaux lui laissent quelque répit. Décidé plus que jamais à se taire publiquement, il enrage d’être tourmenté par la guerre, à l’instar de cette paysanne de l’Orne, qu’il cite, et qui tirait jadis Briand par la manche en lui disant : « Pas de guerre, monsieur le Président, ça dérange trop de monde ». En clair, Martin du Gard, démonétisé, bousculé par l’événement, est au piège comme tant d’autres. Sa propriété de l’Orne ayant été pillée par deux fois en 1940 et en 1944, il s’est réfugié tour à tour à Nice, qu’il adore pour ses restes de mondanités, puis à Figeac, qu’il déteste car il n’y voit qu’un ramassis de bouseux. De là, il a noué et renoué par lettres le fil des amitiés dispersées en 1940. Rien, ou presque, sur son refus délibéré de Vichy ou sur son adhésion, très formelle, au Comité de résistance des écrivains, dont pourtant son Journal apporte maintes preuves. Par prudence de pacifiste repenti, le vieil homme désaccordé de son temps et pourtant toujours curieux de tout ne conte que sa vie désorganisée. Et c’est là que cette Correspondance devient exceptionnellement intéressante. Le drame alimentaire du Midi, les transports désorganisés, les bruits de bottes, l’effervescence de 1944 au fond du Lot, la survie des amis sous les bombardements sont évoqués avec précision et pudeur. Restent, indélébiles, réconfortants, la compassion morose, l’amitié et le travail. »
Ph.M.
(*) Critique parue dans « Vingtième siècle, Revue d’histoire », année 1998, n°58.
Sources : Site Gallica BNF, Archives nationales, Société Le Manuscrit Français qui possède le manuscrit original de la lettre, actuellement en vente sur son site Internet. Photo : BNF.





