Interné à Septfonds, déporté à Auschwitz, conjoint d’une Lotoise, Hiam Henchis a survécu à l’enfer et fut un producteur de spectacles réputé à Paris, Beyrouth et Las Vegas !
Il a traversé les drames, les guerres et les horreurs du XXe siècle et comme une forme de revanche, il a ensuite conçu et produit des spectacles éblouissants et « vendu du rêve » dans les capitales du divertissement, de Paris à Las Vegas en passant par Beyrouth, du temps où le Liban était la Suisse du Moyen Orient. La vie, ou plutôt les vies de Hiam Henchis (1909-1994) pourraient donner lieu à un roman fleuve ou à un film à rebondissements. Pour l’heure, reconstituer sa biographie a mobilisé plusieurs dizaines de lycéens dans le cadre du formidable projet Convoi 77, car le 31 juillet 1944, l’homme fut effectivement déporté à Auschwitz par le convoi 77, ultime convoi de masse parti de Drancy (*). Mais il revint de l’enfer. Il n’oublia jamais ce qu’il avait enduré, ce qu’il avait vu, et sans doute de cette expérience hors norme, tira-t-il une énergie sans pareille…
Hiam Henchis naît le 15 août 1909 de parents juifs dans une localité de Bessarabie, une région alors intégrée à l’empire russe et aujourd’hui située en Moldavie. Après la Première guerre, la famille fuit l’Europe de l’Est où se multiplient les pogroms. Dès l’adolescence, Hiam, devenu orphelin, doit se prendre en main. Il séjourne en Roumanie, en Autriche, en Allemagne en Italie et se fixe enfin en Belgique de 1932 à 1937. A Bruxelles, le jeune homme devient à l’aise dans plusieurs langues et il embrasse une carrière artistique, brillant dans divers arts de la scène (théâtre, danse, musique…).
En avril 1937, Hiam Henchis arrive à Paris et emménage au 14 rue de Mazagran, dans le 10e arrondissement. Une importante communauté juive vit dans ce quartier qui voisine la Porte Saint-Denis. Artiste apatride possédant un passeport Nansen délivré par la Société des Nations, il est embauché au Cirque d’Hiver (qui demande et obtient pour lui une carte d’identité de travailleur étranger valable trois ans), et on l’applaudit aussi à l’Olympia. Mieux encore : en mars 1939, il accompagne en tant que danseur Joséphine Baker pour une tournée en Argentine d’où il rentre à la mi-août. Deux semaines plus tard, la guerre est déclarée…
Il n’avait peur de rien
Bien que les sources soient parfois contradictoires, il semble que par la suite, en mars 1940, Hiam Henchis ait souscrit un engagement volontaire dans l’armée française. Mais les temps sont troubles. A fortiori quand on est juif et apatride… L’enquête des lycéens (sous la direction d’historiens et enseignants) retrouve Hiam en 1942 au camp de Septfonds, près de Caussade, dans le Tarn-et-Garonne. Il y est incorporé dans un groupe de travailleurs étrangers. Il parvient à échapper à la déportation (rafles de 1942) et on le signale à l’époque à Caussade comme professeur de musique. Muni de faux papiers, il semble aussi missionné par la Société Parisienne de l’Industrie, dont le siège est localisé boulevard Haussmann… Cet homme n’a peur de rien et tous les rôles lui conviennent. On n’est pas étonné dès lors qu’en juillet 1943, il rejoigne la résistance, en l’occurrence le maquis Bir-Hakeim (7e compagnie), toujours dans le Tarn-et-Garonne. Ses dons de polyglotte et de comédien se révèlent précieux : en avril 1944, le voilà mis à disposition du groupe Morlot. Devant revêtir un uniforme allemand, il effectue des missions de renseignement dans la capitale. C’est dangereux. Très dangereux. Trop. Vraisemblablement dénoncé, Hiam Henchis est arrêté le 10 juillet 1944. Interrogé, torturé, le héros se mure dans le silence. Juif et résistant, il est dirigé vers Drancy. Depuis le Débarquement allié, les Allemands et leurs complices sont pris de folie, comme si, conscients que les jours du nazisme étaient comptés, il fallait au plus vite déporter puis assassiner le maximum de Juifs… Le 31 juillet il fait partie des 1306 hommes, femmes et enfants déportés vers Auschwitz.
Il produit Line Renaud à Paris
Sa bonne condition physique lui épargne les chambres à gaz. Mais débute pour lui une succession de transferts imposés par l’avancée de l’Armée Rouge à l’Est. Hiam Henchis connaît tour à tour les camps de Gross-Rosen, Flossenbürg, Ohrdruf (annexe de Buchenwald). Il y est libéré le 4 avril 1945 par les soldats US. En mai, il est rapatrié en France. Hiam est l’un des 251 survivants du convoi n° 77… Après un passage à l’Hôtel Lutetia, le revoilà installé au 14 de la rue de Mazagran. Il y est recensé en 1946 comme exerçant la profession d’artiste, et vivant en la qualité de « réfugié russe » (sic) et d’« ami » (re-sic) de Marguerite D., gérante d’un commerce, et chef du ménage. Il s’agit de Lucie Marguerite Marquès, née en 1920 à Cahors d’un père cultivateur à Pradines et d’une mère sans profession. Lucie s‘est mariée en 1938 dans le Lot, et ne divorcera officiellement qu’en 1947. Lucie et Hiam vivront ensemble jusqu’au décès de la première nommée, en 1991.
Sur le plan professionnel, Hiam donne des cours d’art chorégraphique et dès 1949, ses ballets et spectacles sont présentés à l’étranger (en Italie et au Moyen-Orient). Il adopte le pseudonyme de Charley et à Paris même, en 1959, il est au générique de deux spectacles au Casino de Paris dont les vedettes sont Line Renaud et Mick Micheyl. Plus tard, il produit des revues et des shows au Moulin Rouge, au Lido, mais aussi à Las Vegas. Pour autant, c’est au Liban que ne ravage pas encore la guerre civile qu’il connaît ses succès les plus étincelants jusqu’au milieu des années 1970. Dans la biographie très détaillée des lycéens désormais mise en ligne sur le site Convoi 77, nombre d’artistes témoignent et encensent le producteur génial que fut Charley Henchis…
Enfin naturalisé en 1975
Ce même travail absolument remarquable évoque aussi dans le détail l’incroyable course d’obstacles que furent les demandes de naturalisation du producteur, pourtant ancien résistant et ancien déporté. Elle ne lui est accordée qu’en 1975 sous le nom de Henri Henchis. Dans le dossier, où figurent même des PV d’enquête des services du contre-espionnage (!), on lit cette supplique de « Charley » qui dit vouloir faire « partie intégrante de la Famille Française ». A cette date, il réside avec Lucie avenue Montaigne, dans un des quartiers les plus huppés de la capitale, ce qui résonne comme un éclatant symbole de sa réussite sociale.
N’ayant jamais réellement témoigné publiquement de son expérience (dans la guerre puis dans l’enfer des camps), Hiam décède en 1994. Lucie lui survivra jusqu’en 2001. Mais comme rien n’est simple dans cette vie et cette enquête menée par des jeunes décidément tenaces, on ignore où a été inhumé celui qui fit, en son temps, pétiller les nuits du Casino de Paris, de Beyrouth ou de Las Vegas. Lucie, elle, a été enterrée à Pradines. En guise d’hommage à cet homme d’exception, nous avons retrouvé un article publié en 1968 dans un numéro de La Cité, revue de la Cité Universitaire de Paris, dans un dossier consacré au Liban…
« Un budget record pour une revue d’avant-garde »
« Avec un budget record, le plus élevé de toutes les revues mondiales à grand spectacle, la Super-Revue « Mais Oui !» qui y est actuellement présentée et qui a été conçue et réalisée par Charley Henchis est au moins deux fois plus importante que les précédentes revues du Casino du Liban, pour le déploiement des fastes, les moyens mis en œuvre et les perfectionnements inégalés de la mécanisation scénique et extra-scénique. La distribution sur scène représente un total de 85 personnes, sans compter les éléments auxiliaires, techniciens, éclairagistes et machinistes, qui sont au nombre d’une cinquantaine. Pour les divers tableaux et attractions de la super-revue « Mais Oui ! », il y a non moins de 578 costumes d’une richesse inouïe. »
« Revue d’avant-garde (le rideau se lève sur une scène plongée dans le noir avec la pluie qui tombe), « Mais Oui !» réserve bien des surprises au spectateur : trois chevaux vivants galopant face au public, un train à vapeur transportant des passagers et faisant irruption dans la salle, une odalisque dansant dans l’eau d’un narguilé géant, une piscine et une patinoire, des fontaines lumineuses… toutes les ressources de la technique mises au service du rythme le plus effréné. Ce spectacle exceptionnel, qui en est à sa deuxième année, a déjà attiré plus d’un demi-million de spectateurs dont 82% de non-libanais. Si l’on ajoute à ceci le fait que le Casino du Liban a été conçu comme un vaste complexe touristique et artistique et non comme une simple entreprise de jeux, on comprend qu’il soit devenu, à l’heure actuelle, l’établissement le plus visité du Liban, dépassant de loin tous les sites archéologiques, touristiques ou naturels de ce pays. »
Ph.M.
(*) Plusieurs classes ont participé à l’enquête : des élèves français (collège Le Plantaurel de Cazères, Haute-Garonne), allemands, (Attendorn), ukrainiens (Zaporizhzhia) et roumains (Constanta) dans le cadre du projet citoyen et mémoriel eTwinning Memory Keepers.
Source : site Convoi 77. Archives départementales du Lot. Archives de la Ville de Paris. Site Gallica-BNF.
Photos : page Facebook Cabarets-world





