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Dans le Lot, l’écrivaine Sophie Loubière cultive l’inquiétude

Invitée par la médiathèque de Cahors le 20 février, l’écrivaine Sophie Loubière s’est installée récemment dans le Lot. Autrice reconnue de thrillers psychologiques et de romans noirs, elle développe une œuvre ancrée dans le réel, nourrie par le terrain, les faits divers et une attention constante aux failles de la société.

Dans la mezzanine qui lui sert de bureau, Sophie Loubière écrit face au paysage. Installée depuis l’été dernier sur les hauteurs du mont Saint-Cyr, l’écrivaine a retrouvé une sensation familière : celle d’un horizon dégagé. Née en Lorraine, elle a grandi à Nancy, dans une cité perchée au-dessus de la ville. « De notre appartement familial, nous avions une vue imprenable », raconte-t-elle, une sensation qu’elle dit ne pas avoir retrouvée avant son installation à Cahors.

Il y a quatre ans, alors qu’elle envisageait de s’installer dans le Vaucluse, Sophie Loubière découvre le Lot presque par hasard, lors d’une tournée dans les médiathèques du Grand Cahors. « C’était un moment hors du temps. On m’avait loué une voiture pour que j’aille d’une médiathèque à l’autre. Je suis tombée amoureuse des paysages. » En roulant, elle ouvre parfois la fenêtre « pour respirer les parfums ». Ce qui la touche, c’est la diversité : « J’aime la variété des essences et la richesse des paysages ici. Ce n’est jamais monotone. » Un décor apaisant, loin de l’agitation parisienne qu’elle a longtemps connue.

Si le paysage compte, c’est surtout l’écriture qui structure son quotidien. Chez Sophie Loubière, la littérature s’est d’abord construite à l’oral. « Le micro m’a toujours attirée », dit-elle. Très jeune, elle travaille dans des radios locales à Nancy, portée par « l’époque où Mitterrand a libéré les fréquences ». La radio devient un espace de liberté et d’expérimentation. « C’est un pan d’exploration infinie, notamment en matière de musique. » Elle y improvise, crée des personnages, invente des histoires en direct. À dix-neuf ans, elle entre à Radio France Nancy, puis rejoint France Inter au début des années 1990. Elle y écrit des fictions radiophoniques inspirées des films noirs américains des années 1940. Repérée par Jacques Santamaria, elle intègre les Ateliers de création de Radio France et se voit confier l’écriture de fictions dramatiques, lues notamment par Claude Chabrol. Peu à peu, la radio la mène à la littérature : ses fictions deviennent des romans.

Pourtant son écriture romanesque a longtemps été entravée par le doute. Diagnostiquée dyslexique, Sophie Loubière confie avoir été « hantée par l’idée de faire des fautes » : « Ça me semblait impossible d’être romancière. » Elle envoie malgré tout ses premiers manuscrits dès l’âge de 22 ans. En 2000 paraît La Petite Fille aux oubliettes. Le véritable tournant arrive en 2011 avec L’Enfant aux cailloux, écrit après une année sabbatique prise au terme de dix-sept années passées à France Inter. « Le succès de ce livre m’a fait comprendre que ma place était depuis toujours en littérature, balayant des années de doutes et d’interrogations. »

Le polar s’impose alors comme une évidence. « L’humour noir faisait déjà partie de ma famille », explique-t-elle, initiée très tôt par son père à l’œuvre de Dashiell Hammett. Parmi ses influences, elle cite aussi Agatha Christie — Jean-Bernard Pouy la surnommait d’ailleurs « une Agatha Christie qui pète les plombs » — mais également Maupassant ou Stendhal. Des références classiques qu’elle tord volontiers vers le trouble et l’inquiétude. Comme chez Christie, elle revendique une attention particulière à la place des femmes dans la société et à leur difficulté à s’émanciper.

Sa méthode repose sur une immersion systématique dans le réel. Sophie Loubière va sur le terrain, collecte les détails, rencontre policiers, gendarmes, pompiers, éducateurs… L’écriture procède ensuite par associations, glissements, déplacements. Les faits divers constituent souvent l’étincelle. Elle les déplace, les transforme, les ancre dans des territoires qu’elle connaît. Des lieux parfois proches du Lot qui prolongent son goût pour des paysages à taille humaine. Cinq cartes brûlées, prix Landerneau Polar 2020, s’inspire ainsi d’un événement réel transposé dans le Cantal, après un séjour sur place. À la mesure de nos silences se déroule à Villefranche-de-Rouergue, dans l’Aveyron.

Elle assume pleinement la mécanique du suspense et du point de vue. « Je manipule le lecteur avec un plaisir démesuré », affirme-t-elle, revendiquant la dimension psychologique de ses thrillers. Pour elle, le polar et la dystopie sont des outils d’analyse. « Dans l’un comme dans l’autre, on aborde des problèmes de société, on dénonce des inégalités, des violences, des angles morts de la société. » Son dernier roman, Obsolète (2024), écrit en 2021, imagine une société confrontée au changement climatique où les femmes de plus de cinquante ans sont écartées au nom de l’utilité collective. « Tout était déjà annoncé », observe-t-elle, se disant pessimiste mais lucide face à l’actualité. « On va vers un effondrement mondial, économique et politique, mais c’est peut-être un effondrement nécessaire pour faire une forme de reset. » Chez elle, cette attention aux failles ne relève pas que de la fiction : « Je suis née dans une cité. Pour moi, aller vers des publics en difficulté, c’est tout à fait naturel. » Dans le Lot, elle souhaite d’ailleurs développer des actions socio-culturelles, une manière de prolonger sur le terrain ce que ses romans auscultent sur la page.

Désormais installée dans le Lot, Sophie Loubière ne compte pas laisser le paysage intact. Deux romans sont déjà en gestation, l’un en lien direct avec sa maison, l’autre avec la villa Coly, ruine intrigante de Cahors. Pour l’heure, elle met un point final à un nouveau thriller psychologique attendu à l’automne, un road-trip dont l’héroïne est romancière : une mise en abyme qui lui permet, une fois encore, de brouiller les pistes.

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