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Ces Lotois enfermés à la maison d’arrêt de Sarlat

Journaliers, employés, le plus souvent vagabonds, on en sait davantage sur les Lotois emprisonnés à Sarlat de 1833 à 1922…

Il se nomme Jean C., et il est né en 1837 à Saint-Martin-de-Fressengeas, en Dordogne. Cependant, sa fiche précise qu’il demeure à Cahors, et qu’il est sans profession. Mais aussi illettré et catholique. On lit encore sous la mention « renseignements descriptifs » que l’homme a les yeux bleus, une barbe grisonnante, et le front haut et droit. Notamment. Les « renseignements anthropométriques » se révèlent plus laconiques. En gros caractères manuscrits, a simplement été inscrit : « cul-de-jatte ». La description de ses vêtements à son arrivée est tout aussi synthétique : « Haillons ».

Dans le registre, figurent ensuite la transcription du mandat de dépôt et d’arrêt en date du 14 novembre 1893, signé du procureur, puis l’arrêt de jugement du tribunal correctionnel de la ville condamnant Jean C. à « huit jours de prison » pour « emploi d’enfants mineurs à la mendicité ».

Le 22 novembre, l’homme est remis en liberté, la peine étant expirée. Ce n’est pas encore le cas pour son fils, Louis, 19 ans, marchand ambulant, condamné le même jour à quinze jours d’emprisonnement pour « mendicité, vagabondage et vol à la tire ». A lire les différentes rubriques du registre d’écrou de la maison d’arrêt et de correction de Sarlat, ce jeune adulte encore mineur aux yeux de la loi, grand d’un mètre soixante, cheveux châtain avait moins misérable allure à son arrivée en prison : il portait béret et souliers, un pantalon bicolore et une chemise blanche avec un gilet rouge. Et un foulard. L’ensemble lui est remis à sa sortie. Une dernière remarque : contrairement à son père, le fils sait lire et écrire.

Un bond dans le temps. On retrouve d’autres Lotois dans de nouveaux volumes dudit registre d’écrou. Le 28 mars 1906, se constitue prisonnière Marthe C., 30 ans, née à Lamothe-Fénelon. Cette journalière a été condamnée pour vols à trois mois de détention en novembre 1904. Elle est libérée dès le 23 avril 1906 car ayant déjà purgé un certain temps en préventive… Ses habits : une paire de sabots de type « galoches » (sic), un corsage en laine noire, un jupon et des bas de même tissu, et un tablier en satin.

Après la prison, la relégation…

En date du 18 mai de l’année 1909, voici Jean C., 32 ans, né et demeurant à Lachapelle-Auzac, condamné à quinze jours de prison pour filouterie d’aliments ; on ignore si le délit est lié à sa profession, à savoir garçon de café.

Il y a encore Jean L., 46 ans, originaire et demeurant à Saint-Cirq-Madelon, condamné le 20 mai 1911 à un mois de prison pour faux témoignage. Ce journalier noté comme « illettré » portait à son entrée en prison un chapeau de feutre, un pantalon et un veston en draps gris, une chemise en coton blanc et des sabots en bois.

On achève cette énumération avec Jean F., 27 ans, un « sans domicile fixe » qui se dit mineur de profession, qui sait lire et écrire et qui est né à Teyssieu. Prévenu d’escroqueries et tentatives d’escroqueries, le jeune homme est condamné en janvier 1912 à 13 mois d’emprisonnement et à la relégation. Autrement dit, il devra être éloigné de France métropolitaine une fois la peine purgée et transféré dans les colonies… Jean était récidiviste, d’où cette sévérité. On ignore toutefois ce qu’il advint du Lotois, puisque le registre indique que dès février, il fut transféré à l’hôpital de Sarlat puis, de là, à l’asile d’aliénés de Périgueux.

Elle n’est pas drôle, la lecture des registres d’écrou de la Dordogne couvrant pour certains plus d’un siècle d’histoire locale sous un angle certes singulier, de la Révolution à l’entre-deux-guerres. Au total, les Archives départementales du département ont numérisé plus de 300 registres, reflétant les entrées et sorties quotidiennes des prisons (maisons d’arrêt, de correction, centre pénitentiaires) de Bergerac, Mauzac,  Nontron, Périgueux, Ribérac et Sarlat. Mais ne sont accessibles en ligne que les documents de plus de 100 ans.

Comme dans un roman d’Eugène Sue…

Description physique, détail des vêtements, transcription des arrêts de condamnation, dates d’entrée et sortie, et suivi de la peine : les notices individuelles que nous avons consultées, en l’espèce de la maison d’arrêt de Sarlat, où les Lotois ayant « sévi » sur le territoire périgourdin de la juridiction étaient le plus souvent détenus (pour des raisons de proximité évidentes), dressent des portraits précis. Y compris sur le plan sociologique. Le degré d’instruction est généralement primaire, comme pour la plupart des prisonniers, et les délits n’apparaissent pas d’une gravité terrible. On semble plutôt traverser des pages d’un roman de Hugo ou de Sue.

D’une manière générale, élargissant aux non Lotois ces observations, majoritairement, les détenus ont été condamnés pour mendicité, vagabondage, vols à la tire, plus rarement coups et blessures. On a relevé toutefois des femmes condamnées pour avortement, des hommes pour exercice illégal de la médecine. Plusieurs étrangers sous le coup d’arrêtés d’expulsion passent par la case « prison », mais aussi un entrepreneur coupable de blessures involontaires, et l’on a remarqué une femme coupable d’outrages à magistrat ayant écopé de six mois de prison.

On notera que le palais de justice de Sarlat, édifié en 1866 à l’entrée du centre ancien, est toujours en service, et abrite de nos jours un tribunal de proximité. Il n’y a plus d’audiences correctionnelles. Quant à ladite prison, également élevée à la fin du XIXème, elle a depuis laissé place à un collège, au sud-ouest, en contrebas des collines du Mas. Via ce travail remarquable des Archives de la Dordogne, on a désormais une vision assez précise du public détenu dans l’établissement. Elle n’invite pas à ressasser le pourtant sempiternel « c’était mieux avant… ».

Ph.M.

Sources : Archives départementales de la Dordogne.

Photo : Le palais de justice inauguré en 1866 existe toujours, la prison en revanche a laissé place à un collège.

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