Generic selectors
Exact matches only
Search in title
Search in content
Post Type Selectors
Search in posts
Search in pages

A Thédirac, l’ouvrier portugais tué par « une brute » qui lui réclamait 30 francs

A l’automne 1937, un propriétaire miné par l’alcool est arrêté dans un hameau de Thédirac. Mais que vaut la vie de l’ouvrier portugais qu’il a abattu ?

Février 2026. Les tabloïds anglais affichent en une le visage rougeaud d’un prince déchu que la police doit interroger comme un simple quidam. Le frère cadet du roi est soupçonné d’avoir magouillé avec le richissime homme d’affaires Jeffrey Epstein et pire encore, d’avoir abusé d’adolescentes, grâce au réseau du magnat américain.

Novembre 1937. A la une du magazine français Détective, d’autres trafics sont évoqués. Dans des établissements sordides enfouis dans les bas-fonds des docks londoniens, des gamines sont vendues au poids pour satisfaire les appétits pervers de la gente masculine. Les siècles passent, pas les déviances.

Mais il n’y a pas que les seuls crimes des grandes métropoles qui intéressent les lecteurs avides de sensations fortes… et d’histoires glauques. Ainsi, une page entière du numéro 473 de l’hebdomadaire, ce jeudi 18 novembre 1937, raconte un fait divers qui fleure bon la province française. Plusieurs photos illustrent le reportage. Outre les protagonistes, le tueur et sa victime, on voit la bâtisse où se sont déroulés les faits. C’est le corps principal de ce qui fut une belle ferme quercynoise, avec son pigeonnier et son bolet, donnant sur une cour où l’on aperçoit un muret en pierre sèche.

Un « Repaire » faussement paisible

Nous sommes dans le hameau du Repaire, à l’ouest du bourg de Thédirac. Mais le titre coupe court à toute poésie champêtre : « Le crime d’une brute ». Le reportage narre ensuite les tenants et aboutissants du drame. Le propriétaire des lieux, Abel B., 31 ans, a sombré dans l’alcool. L’exploitation qui aurait pu être prospère est désormais laissée à vau-l’eau. La mère est partie, le frère aîné aussi. Seul, le maître boit davantage qu’il ne mange. Au lieu de cultiver les terres, il loue des chambres à des ouvriers portugais et espagnols. 

Cet après-midi-là, le 8 novembre 1937, il est venu partager un verre avec deux Portugais. Puis il réclame 30 francs de loyer. L’un des locataires, Fernandez, répond qu’il n’a pas encore été payé (il travaille sur un chantier routier), il sollicite un délai. Abel B. perd très vite patience, s’empare d’un fusil et tire sur l’ouvrier. L’enquête des gendarmes est rapide, l’autopsie écarte toute autre hypothèse, et tous les témoins confirment que le propriétaire avait déjà proféré des menaces. Pis, quelque temps plus tôt, il avait tiré en direction d’un de ses parents, par ailleurs curé d’un village voisin. Abel B. était devenu alcoolique, acariâtre, violent. Renversé par une auto, il fut trépané, ce qui n’arrangea pas ses humeurs. Mais ce sera le seul argument de ses défenseurs aux assises…

Le procès a lieu six mois plus tard, à Cahors. L’affaire ne prend qu’une journée et demie et les débats sont rapportés par le Journal du Lot daté du 29 juin 1938. Dans un premier temps, les faits sont exposés. On apprend que l’accusé, au cours de l’information judiciaire, a fourni plusieurs versions successives : « Il a, d’abord, déclaré à la gendarmerie que le coup de feu était parti alors qu’il tenait par la crosse un fusil de chasse qu’il refusait de prêter à Fernandez (la victime), tandis que ce dernier voulant s’en emparer avait saisi l’arme par le canon. Il a prétendu, ensuite, qu’il avait laissé seuls Fernandez et Aguiar dans la cuisine et qu’il avait été lui-même alerté par la détonation. Il ajouta qu’à son arrivée le fusil était à côté du cadavre, la bouche dans le creux de l’aisselle droite et que c’était Fernandez qui l’en avait retiré. Cette dernière affirmation fut formellement contredite par le premier voisin parvenu sur les lieux, qui témoigna qu’à son arrivée, le fusil était à sa place habituelle, à côté du chambranle de la porte de la chambre de B.. Il précise qu’ayant ouvert cette arme, il avait constaté que les deux canons étaient vides. Convaincu de mensonge, l’accusé a déclaré, enfin, que c’était en voulant désarmer le fusil que le coup était parti accidentellement. Cette troisième version se heurte aux constatations faites au cours de l’information, notamment par le médecin légiste. L’autopsie a établi en effet, que le coup de feu avait été tiré à bout portant et que la charge de plomb, qui a fait balle, avait suivi une trajectoire horizontale (…). »

« Violent, querelleur, redouté de ses voisins »

Le rappel des faits, devant les jurés, se poursuit ainsi : « Il est à noter que B. avait déjà, le 3 novembre, manifesté, en parlant de ses locataires, l’intention d’en « tuer un ». Le meurtre accompli, l’accusé a, d’ailleurs, pris soin de retirer les cartouches du fusil, jetant au dehors celle qui avait été tirée et plaçant la seconde parmi celles qui se trouvaient posées sur un buffet de la cuisine. Il n’a au cours de l’enquête manifesté aucune émotion et aucun regret. B. n’a pas d’antécédents judiciaires, mais les renseignements recueillis sur son compte lui sont défavorables. Il est représenté comme un paresseux, incapable de faire fructifier sa propriété, cependant assez importante. Sa mère, qui vivait avec lui, a dû le quitter et se réfugier chez une parente, à Lissac-et-Mouret. B. s’adonne à la boisson ; violent et querelleur quand il a bu, il est particulièrement redouté de ses voisins. Il a été victime en 1934, d’un accident causé par sa propre imprudence et a été trépané. Examiné par un psychiatre, il a été reconnu atteint d’anomalie mentale susceptible de motiver une certaine atténuation de sa responsabilité. »

Interrogé par le président, l’accusé dit ne pas se souvenir des faits et encore moins de ses différentes versions. Il explique que s’il avait dans le passé tiré sur l’auto d’un cousin, prêtre, c’était pour éloigner des chiens. Il nie avoir jamais « promis » de tuer l’un de ses locataires. Le président fait procéder, devant la cour, à une sorte de reconstitution puis il exhibe un courrier que l’accusé envoya à sa mère : « Je ne pourrai jamais retourner dans notre maison, où, dans un moment d’égarement, j’ai brisé ma vie ».

Puis les témoins défilent, à commencer par l’expert psychiatre. Le médecin-chef de l’asile de Leyme a examiné B. « et n’a pas trouvé chez lui de maladies entraînant absolument son irresponsabilité, mais il a trouvé les anomalies suivantes :  dans sa famille, l’hérédité nerveuse ; dans l’histoire de sa vie, diverses maladies, notamment, en 1934, une trépanation à la suite d’un accident d’auto. L’examen présente quelques symptômes pathologiques très nets, de la tristesse, des accès de violence, des troubles de caractère, etc.. Il n’a pas, cependant constaté d’idées délirantes, ni d’impulsions, des troubles de caractère, etc., il ne peut conclure à l’irresponsabilité. »

L’avocat sollicite la pitié du jury

Suivent le médecin ayant pratiqué l’autopsie, le gendarme de Salviac ayant mené l’enquête, le colocataire et compatriote de la victime, des voisins, le maire de la commune. Tous réfutent la version de l’accusé ou convergent pour le décrire comme vindicatif et menaçant. Seule sa pauvre mère veut préciser à sa décharge qu’avant sa trépanation, son fils était « calme et travailleur ».

L’avocat général réclame ensuite « une peine sévère ». Puis l’avocat de l’accusé fait appel « à la pitié du jury ». La délibération ne dure que 20 minutes. Et c’est la surprise. Première question : B. est-t-il volontairement coupable d’avoir donné la mort ? « Non ». Seconde question : Est-il coupable d’avoir occasionné des blessures sans intention de donner la mort ? « Oui ». Circonstances atténuantes ? « Oui ». Le propriétaire lotois est in fine condamné à 5 ans de prison.

De nos jours, on entend parfois la vox populi se plaindre d’une justice trop laxiste. Ce jour-là, à la fin du mois de juin 1938, tué pour un loyer impayé, il est apparu que la vie d’un ouvrier portugais ne valait donc que quelques années derrière les barreaux.

Dans le reportage de Détective, on lit à propos de la victime : « Augusto Fernandez était marié et père de deux enfants en bas âge restés dans son pays. Econome, le malheureux envoyait tous les mois une bonne partie de ses salaires à sa famille. Ainsi un paisible travailleur venait d’être tué par une brute pour trente francs. » 

Sources : site Gallica BNF, site Criminocorpus.

Partager :