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A Espère, l’espoir que les enfants ne soient pas obligés de brouter l’herbe… 


1789. Parmi leurs doléances, les habitants d’Espère se plaignent de charges fiscales toujours trop lourdes. Ils mentionnent qu’un vieillard est mort de faim durant l’hiver. 

Des impôts à l’évidence trop pesants et inégalement répartis, des chemins en bien mauvais état, une rivière qui ne permet plus de transporter le vin jusqu’à Bordeaux (où il est encore taxé)… Dans le Lot (qui ne s’appelle pas encore ainsi…) comme partout en France, dans chaque village, sans se douter que débute alors un enchaînement qui va mener à la Révolution, les habitants du Quercy rédigent avec beaucoup d’attention et de précision leurs cahiers de doléances avant la tenue des Etats-Généraux que le roi Louis XVI a convoqués. Car la crise couve… Nous avons parcouru celui de la communauté d’Espère, qui réunit 450 habitants, selon le document… En réalité, selon d’autres sources, le chiffre serait de 498. Mais l’important est ailleurs. On appréciera ainsi la qualité du style, l’influence des Lumières, et derrière certaines formules presque obséquieuses, un souci évident de justice et d’égalité. 

« Sire, la précision qui nous est prescrite par la loi qui nous rassemble, nous oblige de contenir dans nos cœurs les sentiments de vénération et d’amour dont nous sommes pénétrés pour Votre Majesté ; nous nous empressons de vous exprimer les sujets de nos plaintes et proposer en peu de mots les moyens de remédier aux abus contre lesquels nous réclamons. Nous sommes presque tous cultivateurs et notre industrie se borne à fertiliser notre terre. En calculant nos moyens de vivre, on ne peut donc considérer que la production du terrain que nous cultivons. La ferme des fruits décimaux de notre paroisse se porte annuellement à 2 200 livres, et les fermiers se ruinent depuis que la ravine, en ravageant nos coteaux, nous a enlevé cette précieuse portion de nos héritages, nos vignes. » (1) 

« Un essaim de frelons engraissés de nos sueurs » 

« Le décimateur reçoit la douzième partie de toutes nos récoltes prises ensemble. Ce serait trop long d’exposer en détail la cote de dîme de chaque espèce de fruits ; nous n’exposons que le résultat dune opération que nous avons faite avec la plus scrupuleuse exactitude. La totalité de nos récoltes se porte donc tout au plus à 26 400 livres ; le décimateur commence par en prendre la douzième partie, et alors il ne nous reste que 24 200 livres. » Les signataires énumèrent ensuite le montant des redevances seigneuriales, de la taille, des vingtièmes, de la capitation (autres impôts, donc), mais aussi « les droits que l’on perçoit au nom du Roi sur nos contrats et sur nos dispositions de dernière volonté et les frais de publication de nos bans de mariage, et ce vieux reste de la barbarie du neuvième siècle, le tribut que la mort paye à l’église… (…) En dernière analyse, il nous reste 16 841 livres à répartir sur 450 habitants. Nous avons tout au plus pour chacun un peu moins de 40 livres chaque année, ce qui revient par jour à un peu moins de deux sols et trois deniers ; encore même n’avons-nous pas parlé des contraintes, ni de la régie générale, ni d’une foule d’impôts indirects dont la nomenclature barbare n’est connue que d’un essaim de frelons engraissés de nos sueurs. » 

Il y a des économies à faire… ailleurs 

« Telle est, Sire, la situation déplorable des habitants de ce bourg, et cependant notre franchise ne nous permet pas de dissimuler que plusieurs paroisses de notre province du Quercy sont plus misérables encore. Nous n’avons pas vu encore nos enfants brouter l’herbe comme ceux de nos voisins, et nos vieillards, plus heureux qu’un grand nombre de ceux des environs, ont presque tous survécu aux rigueurs du mois de janvier dernier : il n’en est qu’un que nous ayons eu la douleur de voir mourir d’inanition. Les travaux publics qu’on a faits sur notre paroisse pour ouvrir une grande route de Cahors à Bordeaux semblaient devoir suppléer à l’insuffisance de nos ressources domestiques, mais ce remède palliatif a irrité notre mal au lieu de le guérir ; on a dévasté nos fonds les plus précieux, et nous n’avons cependant pas cessé d’en payer tes impôts. Ce que nous appelions notre bien n’est plus aujourd’hui qu’un mal bien réel, et nous détestons cette propriété imaginaire qui nous tient assujettis à payer la taille d’un grand chemin. » 

« Sire, en vous offrant le tableau de notre indigence, nous en sentons diminuer l’amertume. Vous voulez nous soulager, Sire, nous le savons ; c’est aujourd’hui Votre Majesté qui nous parle elle même, nous reconnaissons la voix du maître ; vous désirez, Sire, le bonheur de votre peuple, et vos vœux seront accomplis : nous en proposons les moyens. Il est, Sire, une infinité de dépenses qui n’ajoutent rien à votre gloire ni à votre bonheur. L’intrigue quelquefois seule a surpris de votre bonté des pensions excessives qui se sont multipliées à l’infini. Que Votre Majesté, Sire, daigne supprimer toutes ces largesses, ou les proportionner au mérite et au besoin. » 

« Détruisez tous les anciens impôts, et que la science du recouvrement cesse d’être la plus obscure et la plus compliquée de toutes les sciences humaines. N’ayons plus que deux espèces d’impôts, comme nous n’en avons que
deux genres, le réel et le personnel. Que l’impôt réel, auquel sans distinction toutes les terres du royaume seront assujetties, consiste en une cote fixe de nos récoltes qui sera donnée à ferme
(…). A l’insuffisance de l’impôt réel, nous désirons qu’il soit suppléé par une imposition personnelle, que l’ordre opulent du Clergé, que l’ordre généreux de la Noblesse s’y assujettissent comme nous ; et que dans chaque province il en soit fait une répartition sur les trois ordres. Nous espérons Sire que les nobles ne nous diront pas, comme autrefois ils dirent à nos pères, qu’ils sont les bras de l’Etat et que nous n’en sommes que les pieds. Depuis longtemps le flambeau de la philosophie brille à leurs yeux, et ils sentent que, dans toute société, la contribution de chaque associé doit, être en raison de l’avantage qu’il en retire. Ce n’est pas leur sang qui est nécessaire aujourd’hui pour soutenir la nation; elle a besoin du superflu de leur bien, c’est leur générosité que la France implore, et leur valeur n’est pas le remède qui convient au genre de maladie qui l’afflige. » 

Le clergé doit prendre sa part 

« Le clergé, dépositaire de ces biens immenses que la charité de nos pères mit aux pieds de leurs apôtres, doit enfin lever le sceau qui les renferme. Nous savons comme eux que c’est le dépôt des pauvres, mais puisque, d’après leur morale, conforme à la plus saine politique, l’intérêt public doit l’emporter sur celui des particuliers, la patrie pauvre a de plus grands droits à leurs bienfaits que les pauvres particuliers dont ils défendent la cause avec celle de leur opulence. Plusieurs de nous, Sire, sommes ces pauvres qui dans cette heureuse révolution, excitons plus que jamais la commisération du clergé. Nous sommes ces pauvres, et nous leurs déclarons hautement que nous renonçons à des bienfaits qui finiraient par rabaisser et mettre à notre niveau les bourgeois et le petit nombre des laboureurs aisés qui vivent parmi nous. Lorsque nous sommes blessés par les éclats des rochers que nous essartons, ce n’est pas un homme bigarré de la livrée d’un grand seigneur, ecclésiastique ou séculier, qui vient panser nos plaies, c’est la charitable épouse de notre ami le bourgeois ou le laboureur, c’est elle qui nous porte de son ménage le bouillon et le pain. Si la charité du clergé appauvrit les bons voisins, s’ils finissent eux-mêmes par avoir besoin de secours, quelles seront nos ressources ? Le temps est venu, Sire, où votre justice devrait rendre au troisième ordre de vos sujets les droits qu’ils avaient reçus des mains de la nature. Faites, Sire, qu’en tout temps et tout lieu la voix du pauvre puisse comme aujourd’hui se faire entendre. Immortalisez ce précieux monument de votre sagesse, le règlement qui a prescrit la forme de nos assemblées. Ordonnez, Sire, que toutes les assemblées de communauté soient tenues en la même forme ; que les assesseurs de la subvention personnelle soient nommés de la même manière que vont l’être nos députés. Imposez-leur l’obligation de rendre public te projet de répartition de cet impôt. » 

Dans leur cahier décidément très riche, les Espérois demandent ensuite que le Quercy retrouve pleinement son rang de province avec Cahors comme Capitale (ce souhait est présent dans la plupart des cahiers des différents villages). Mais ils vont plus loin. Ils souhaitent une justice populaire. « Nos anciens ont dit que les lois les plus sages étaient inutiles, si elles ne s’accommodaient aux mœurs des peuples qui doivent les recevoir. Cette maxime n’est pas toujours vraie, et Votre Majesté peut nous donner une loi qui change nos mœurs. Que le droit de nous juger cesse d’être vendu ; nous gémissons de voir nos biens et nos vies livrés à l’ignorance et aux passions de certaines hommes, de qui l’opulence fait quelquefois le seul titre de recommandation. Nous désirerions avoir au centre de la province, c’est à dire à Cahors, un tribunal qui, sous le nom de Conseil provincial, reçut les appels en matière civile de toute sentence des premiers juges de la province dont l’objet n’excéderait pas trois mille livres. (…) Lorsque les charges vaqueront par le décès des titulaires, nous pourvoirons à leur remboursement après que les officiers auront été réduits au nombre nécessaire. L’office vacant sera disputé comme le sont les chaires dans les universités. Par ce moyen facile, vous écarterez des tribunaux l’ignorance qui rend problématiques les causes les plus simples, et il ne restera plus qu’à en écarter la corruption des mœurs. » 

Des juges qui seraient élus 

« Sire, les gens qui vivent dans le sein des plaisirs ont crié que nous n’étions qu’un vil troupeau d’esclaves abrutis par la misère et par les souffrances ; parce que nous sommes peu capables d’apprécier les talents, ils nous croient pareillement aveugles sur les vices qui les flétrissent ou sur les vertus qui les distinguent. Ils se trompent : nous observons leur conduite et nous les connaissons. Daignez, Sire, nous confier le soin de désigner les sujets dont les mœurs méritent les dignités, et nous remplirons peu à peu les tribunaux des plus honnêtes gens de vos provinces. Ordonnez qu’à chaque vacance d’une charge de conseiller au Conseil provincial les aspirants se feront inscrire dans un registre qui sera tenu par votre procureur, que cette liste soit envoyée dans toutes les communautés de la province, que chaque communauté assemblée, comme nous le sommes aujourd’hui, nomme, trois sujets, savoir un juge royal, un juge pourvu par un seigneur ecclésiastique et un juge du seigneur laïque, et que ceux de ces trois qui, chacun dans sa colonne, réuniront les suffrages du plus grand nombre des communautés, soient seuls admis au concours. » 

A quelques lignes près – il est présenté une demande d’amnistie générale des victimes de l’ancienne inquisition ministérielle (sic) -, ce morceau de bravoure s’achève ainsi : « Pardonnez, Sire, à une franchise qui peut être semble côtoyer la familiarité : assez longtemps une crainte servile a étouffé nos cris: votre bonté a ramené le jour où, sans blesser le respect que nous devons à la majesté souveraine, nous croyons devoir parler au meilleur de tous les pères avec l’honnête liberté que nous donnons à nos enfants dans le sein de nos familles. Telles sont, Sire, les plaintes et remontrances que présentent à Votre Majesté vos très fidèles et très soumis sujets, les habitants d’Espère. Signé : Valet, Bories, députés ; Jérôme Valet ; Lafon ; Calvet ; Miquel ; Bach ; Bontaye ; Barrât ; Bonnet ; Lagarrigue; Sahut. » 

Ph.M.

(1) A noter par ailleurs qu’une partie des terres du village relevait directement 

de l’évêque et des chanoines de Cahors. 

Source : « Cahiers de doléances de la Sénéchaussée de Cahors pour les Etats- généraux de 1789 » ; publié par Victor Fourastié en 1908. 

Photo : « Repas de paysans, par Louis Le Nain (1642). Musée du Louvre. 

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