Au cœur de l’été, le fait divers engendre alimente rumeurs et fantasmes.
Juillet 1935. Le village de Dégagnac compte encore plus de 900 habitants. Au cœur de la Bouriane, le bureau de la Poste (on dit à l’époque « des PTT ») est un maillon du service public. Pour toutes les opérations liées au courrier, pour téléphoner _ il n’y a pas encore de ligne dans tous les foyers loin s’en faut _ ou encore, bien sûr, pour les produits d’épargne et les comptes courants permettant d’émettre et d’encaisser des chèques. C’est évidemment essentiel en milieu rural. Or, à l’été 1935, un scandale éclate. Le bureau des postes de Dégagnac en est l’épicentre. Les receveuses qui le tenaient sont rapidement pointées du doigt. Et la vox populi s’en mêle. Les rumeurs enflent. La vie privée des mises en cause fait jaser voire fantasmer. Un fait divers qui connaît un retentissement plus important encore quand la presse locale finit par l’évoquer.
Dans le Journal du Lot, un premier article paraît le 3 juillet 1935. Le titre annonce la couleur : « L’affaire de Dégagnac ». Le sous-titre précise qui est dans le viseur : « La receveuse de Dégagnac est arrêtée ». Et on lit ensuite : « Elle est soupçonnée de faux et de détournements qu’elle aurait voulu dissimuler en mettant le feu… Ces jours derniers, un incendie éclatait dans les locaux du bureau des postes de Dégagnac. L’administration des P.T.T. envoya sur les lieux un inspecteur chargé de procéder à la vérification des écritures et de la comptabilité. Celui-ci accomplit aussitôt sa mission et son enquête lui révéla de graves irrégularités et des falsifications. Une plainte fut déposée au parquet par la direction départementale des P.T.T. Dans la journée de lundi, M. Oriel, procureur de la République et M. Testas, juge d’instruction, se rendirent à Dégagnac pour se livrer à une enquête judiciaire. »
Des aveux rapides
« Le bureau était provisoirement géré par une intérimaire, Mlle Adrienne F., originaire de Sauzet, qui avait pris ce service après le décès de la titulaire, Mlle J. [à la suite d’une courte maladie, à l’âge de 40 ans, selon une brève parue dans le même journal, qui avait présenté ses condoléances à la famille de la défunte et à Mlle F., l’aide de bureau qu’elle considérait comme une amie-sœur (sic)]. Quand les magistrats arrivèrent à Dégagnac, Mlle Adrienne F. en était absente. Le parquet ordonna sa comparution immédiate. On trouva Mlle F. à l’hôpital de Cahors, où elle était allée visiter son oncle, actuellement en traitement. Ramenée à Dégagnac, la receveuse fut interrogée. Mise en présence des charges relevées par l’inspecteur, elle ne put nier. Elle dut avouer qu’elle avait commis une série de faux dans la gestion des livrets de Caisse d’Epargne. Les détournements qui s’en suivirent sont évalués à une soixantaine de mille francs. »
« Ces opérations frauduleuses ne datent pas d’hier. Elles auraient commencé alors que Mlle F. n’était encore que la suppléante de Mlle J. et les deux employées auraient agi d’accord. L’une et l’autre venant de Paris étaient arrivées à Dégagnac, il y a une dizaine d’années. L’enquête judiciaire, qui va continuer, établira si l’incendie du bureau de poste doit être attribué à la receveuse essayant de détruire par le feu les preuves de sa culpabilité. Le parquet ordonna l’arrestation de Mlle F., qui a été conduite à la prison de Cahors. »
« Considérées comme des fonctionnaires modèles »
Deux jours plus tard, Le Journal du Lot remet ça. Et fait mine de s’étonner du retentissement d’une affaire qu’il a lui-même mise en avant dans ses colonnes. C’est assez classique. « Inutile de dire que cette affaire a causé dans la population de Dégagnac et même de la région autant d’étonnement que d’émotion. Les habitants ont beaucoup de peine à croire à la culpabilité des deux employées qui avaient conquis l’estime sympathique de la population. Serviables, empressés à satisfaire le public, on les considérait comme des fonctionnaires modèles et c’est ainsi qu’une pétition fut spontanément signée et adressée à l’administration des P.T.T. pour lui demander de laisser Mlle F. au bureau de Dégagnac lorsque, après la mort de Mlle J., il fallut nommer une receveuse en titre… Pourtant, la vérification comptable entreprise depuis une douzaine de jours ne laisse pas de doute sur la réalité des fraudes commises. Le travail accompli par l’inspecteur, matériellement aidé par les facteurs et employé du bureau, ne s’est pas borné à scruter les opérations récentes. Les archives ont été examinées et l’importance des détournements commis paraît plus grande aujourd’hui qu’on ne l’avait dit tout d’abord. Ils remontent sans doute à quelques années. C’est, croyons-nous, sur la Caisse d’Epargne qu’ils étaient effectués. On n’est pas exactement renseigné sur la manière d’opérer des deux employées, mais il paraît qu’elle était conçue de telle façon que les titulaires des livrets ne pouvaient guère s’en apercevoir. C’est le Trésor qui était lésé, ce n’était pas les épargnants. Ceux-ci, d’ailleurs, _ est-il besoin de le dire ? _ ne subiront de ce fait aucune perte. On ne peut fixer encore de façon définitive le total des sommes détournées. On parle d’environ 110.000 francs. »
Nos confrères de l’époque insistent encore : « Ce n’est pas sans peine d’ailleurs que l’inspecteur a fini par obtenir de Mlle F. les aveux qui ont amené son arrestation, aveux qui, paraît-il, ne sont pas encore complets. Durant plusieurs jours, elle discuta point par point avec beaucoup de sang-froid, d’habileté et même avec un accent d’indignation sincère qui réussissait parfois à émouvoir l’accusateur. Alors celui-ci poursuivait ses investigations qui aboutissaient à aggraver les charges et à rendre plus certaine la culpabilité. Il fallut bien se rendre à l’évidence quand apparut l’importance des détournements et aussi le nombre des opérations frauduleuses. C’est alors que Mlle F. fut contrainte aux aveux et arrêtée. »
La suite de l’article est consacrée à l’incendie qui déclencha l’inspection et mit au jour les détournements. On apprend qu’il y a eu d’abord vers minuit une explosion dans une pièce du rez-de-chaussée où était stocké un bidon de pétrole. Les secours sont arrivés et le sinistre fut vite éteint. Entre-temps, résidant de l’autre côté de l’immeuble, le receveuse remplaçante avait sauté depuis sa fenêtre… surplombant légèrement un terrain vague. Tout était rentré dans l’ordre quand un second incendie se déclara dans le bureau de poste lui-même. Là encore, attribué à des étincelles résiduelles du premier sinistre, il a été vite circonscrit. Mais on en resta là. Les moyens de la police scientifique des années 1930 n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Rien ne fut prouvé quant à un éventuel caractère volontaire, et si, au moment du procès, cette étrange coïncidence fut évoquée (le ministère public insinuant qu’il s’agissait peut-être d’effacer quelques traces suspectes de malversations), l’avocat de la défense put balayer la question d’un revers de la main (ou de la manche) : le tribunal n’était pas saisi de ces faits…
Où il est question de « parties fines »
Le 7 juillet 1935, enfin, le Journal du Lot en remet une dernière couche. Pour dire les choses familièrement, le rédacteur se lâche…. « L’enquête continue. M. le juge de paix de Salviac, accompagné de Me Chabert, huissier, s’est transporté à Dégagnac et il a apposé les scellés sur les meubles et objets mobiliers de Mlle F. Nous avons dit qu’il est à peu près établi que les détournements opérés par Mlle J. et Mlle F. s’élèvent a environ 110.000 francs. Bien, que portant sur une assez longue période, cette somme est importante. Et l’on se demande à quelles fins ses deux femmes pouvaient bien employer tant d’argent. Elles vivaient ensemble. Leurs deux traitements additionnés leur assuraient une large aisance. A quelles dépenses pouvaient-elles bien employer les sommes ainsi dérobées ? On dit qu’elles aimaient les « parties fines » et qu’on faisait souvent bombance, avec des jeunes gens, dans la maison de la receveuse. L’explication vaut ce qu’elle vaut. »
A la fin de l’été 1935, une ultime brève indique que Mlle F., inculpée de détournements, a reconnu que « les vols commis par elle et par Mlle J. s’élèvent à 97 000 francs ». Il est précisé : « Tous ces vols ont été commis sur des opérations relatives aux placements de Caisse d’Epargne. Les détournements varient entre les sommes de 2.500 et 14.000 francs. » Le Journal du Lot fait état enfin d’un témoignage d’un propriétaire de la commune qui avait acheté pour 4000 francs de bons : mais au moment du règlement, Mlle J. avait répondu sans sourciller qu’elle n’avait reçu que 3000 francs. Le client n’avait pas insisté…
Cela peut surprendre près d’un siècle plus tard, mais en ce temps-là, ce type de dossier était jugé par la cour d’assises. Le procès a lieu en mars 1937. Le compte rendu paraît en deux parties. Le 19, les faits sont résumés. « Dans son audience de jeudi, la cour a eu à juger une affaire qui fit, en son temps, beaucoup de bruit dans la région. L’accusée est une employée des P.T.T., nommée Adrienne F., 40 ans, inculpée de détournements à la poste de Dégagnac. […] Le 10 avril 1935, décédait à Dégagnac Mlle J., receveuse des P.T.T. Elle avait pour aide à son bureau Mlle F. qui demanda à la remplacer comme dame-employée. Sa demande ne fut pas agréée et, le 26 juin, elle fut informée qu’elle devait passer son service à la receveuse nommée en remplacement de Mlle J. Pendant la nuit suivante, deux incendies éclataient. Le feu détruisit partiellement ou altéra les pièces comptables et les registres. » Il est expliqué ensuite comment l’enquête administrative mit au jour les détournements et le modus operandi des mises en cause.
« Un jouet dont on a usé et abusé »
« Connaissant le nom des personnes qui avaient à la Caisse d’épargne de Dégagnac des comptes à vue, (elle) établissaient des demandes de remboursement partiel sur des formules spéciales et imitaient sur les deux parties de ces formules la signature des titulaires du compte. Cette falsification leur était facile puisqu’elles avaient en leur possession, la demande de livret revêtue de la signature authentique des détenteurs des livrets. Les comptes de 11 titulaires firent l’objet de prélèvements dont certains très importants masqués par des remboursements fictifs. Le total de ces détournements atteint une somme de 100.000 francs environ. L’accusée convient les avoir connus et réalisés avec Mlle J., au moyen des faux en écriture publique. Elle ne conteste pas les faux qui lui sont reprochés et elle avoue y avoir participé en rédigeant des formules de demande de remboursement n° 13 et en apposant elle-même dans certains cas, au bas de ces formules, la signature contrefaite des titulaires suivants… »
La deuxième partie du compte rendu n’apporte guère plus. Ni l’interrogatoire, ni les dépositions des victimes et témoins. D’abord parce que l’une des mises en cause est décédée, et ensuite parce que la seule accusée, dans le box, dit avoir agi par amitié, pour rendre service. « Un véritable envoûtement », dit-elle. « Un charme irrésistible » ajoute le président. Le terme « emprise » n’est pas employé, mais on y pense. On apprend encore que la défunte avait souscrit une assurance-vie en faveur de son auxiliaire, laquelle dit vouloir avec cette somme rembourser les victimes. Par ailleurs, sans que l’on en sache davantage, est évoqué un ami, voire un amant que Mlle J. avait à Paris. Au moment du réquisitoire, nonobstant « l’amitié exceptionnelle qui liait les deux filles », le procureur tonne : « La culpabilité d’une fonctionnaire qui manipule des deniers publics doit être sanctionnée avec rigueur et sévérité ». Dans ce contexte, la défense paraît aisée : pour Me Lacaze, sa cliente fut « un jouet » dont Mlle J. a « usé et abusé ». « La pauvre n’a jamais pu se dégager de cette terrible et mystérieuse puissance. » La seule coupable c’est la morte, résume le journaliste, dubitatif. La décision des jurés survient après un rapide délibéré : l’accusée est acquittée.
Source : site Gallica BNF.





