Directeur de cabinet du président Doumergue puis conseiller à la Cour des Comptes, il consulta une voyante lors de l’affaire Stavisky.
Une carrière brillante, sans fausse note. Hors quelques archives officielles, comme celles liées à l’obtention de la Légion d’honneur en 1924 sur le contingent du chef de l’État, la seule petite biographie disponible de Jules Cabrol est en ligne sur le site de la Cour des Comptes. Elle ne mentionne pas ses années d’enfance puis d’adolescence dans le Lot ni son bachot passé au lycée Gambetta, mais mentionne son parcours une fois arrivé à Paris. On lit à propos de Jules Crabol (1885-1964) : « Surveillant d’internat au lycée Michelet puis au lycée Lakanal, auxiliaire au ministère de l’Instruction Publique en octobre 1901, puis au ministère des Finances en 1909. Secrétaire particulier du ministre des finances Georges Cochery le 1er juillet 1910, le suit à la présidence de la commission du budget de la Chambre des députés. Secrétaire général de la préfecture du Gers le 16 juillet 1913. Sous-préfet de Mirande (Gers) pour la durée de la guerre le 20 décembre 1917, puis à titre définitif le 15 mars 1919, sous-préfet de Charolles (Saône-et-Loire) le 21 avril 1920, de Senlis (Oise) le 1er février 1921. Chef adjoint du cabinet du Président du Sénat Gaston Doumergue le 2 mai 1923, directeur du cabinet civil du Président de la République Gaston Doumergue le 13 juin 1924… »
Le septennat achevé, le haut fonctionnaire gagne la Cour des Comptes. Il y œuvre jusqu’à sa retraite, et une fois « libéré », reste domicilié à Paris tout en séjournant régulièrement dans le Lot. Engagé dans nombre d’oeuvres sociales et caritatives (comme on ne disait pas encore), il fut l’un des piliers des Quercynois à Paris, se lia naturellement avec Anatole de Monzie et une grande partie du personnel politique et culturel. Quelques mois avant de mourir, il publie ses souvenirs, à Cahors, avec un avant-propos chaleureux de Georges Lagrange : « Quelques souvenirs et quelques écrits ». Avec un vrai brin de plume et ce qu’il faut d’humour, Jules Crabol évoque sa ville natale, ses débuts à Paris, et livre quelques anecdotes sur des petits ou grands moments d’histoire et des personnalités qui l’ont marqué.
Le quartier des Badernes à la fin du XIXe siècle
On a relevé par exemple ce premier chapitre où ce fils d’artisan tonnelier raconte sa prime enfance, et par là-même le Cahors de la fin du XIXe siècle… « C’est à Cahors, à l’entrée du pittoresque quartier des Badernes aux ruelles fraîches, aux portes sculptées et aux fenêtres à meneaux, que je suis né le 12 octobre 1885 dans la modeste maison de mes grands-parents maternels, au n° 4 de la rue du Docteur-Bergounioux. […] Le cadre où se déroula mon enfance, c’est l’habitation familiale, la vieille ruelle, la place d’Armes où, le jeudi, je jouais aux billes au pied du monument Gambetta, les allées Fénelon où je m’entraînais au rugby, le petit jardin potager loué derrière l’hôpital, la vigne de Roquebilière d’où l’on ne repartait, les dimanches de la belle saison, qu’à la fraîcheur du soir. Combien merveilleux tout cela ! »
« Je me rappelle surtout trois de mes voisins immédiats : celui d’en face, au n° 5, « Péline », toujours vêtu d’une blouse bleue, une large casquette noire sur un visage rubicond orné de favoris blancs qui, les soirs de représentations théâtrales, déambulait sur la place d’Armes et faisait sonner une lourde cloche pour annoncer les levers du rideau. La maison du n° 2, fait l’angle du boulevard Gambetta après avoir enjambé un « pontet » de la rue de l’Université : le pharmacien Alazard m’y initiera au latin avec mon camarade Elie Richard, futur rédacteur en chef du grand journal « Paris-Soir » et romancier d’un talent digne du Prix Goncourt. Au n° 6, Thailhade dirigeait l’Hôtel du Cheval Blanc, où prenaient pension des officiers du 7e régiment d’Infanterie, où l’écrivain albassien Gustave Guiches situe l’une des premières scènes de « Céleste Prudhomat » et où un perroquet provoquait mon étonnement en interpellant par un indiscret « As pagat ? » le client qui sortait. Mais bientôt, l’hôtel fit place à des appartements, comme il advient de nos jours aux Palaces de la Côte d’Azur. Rapidement, je pris possession de la cour devenue disponible pour y organiser, avec quelques autres enfants, des scènes de Guignol. Les décors étaient l’œuvre de Paul Camel qui, faute de meilleurs produits, acheva sa peinture à l’huile de ricin ! Certains soirs, nous invitions nos parents à partager nos jeux et nos danses, qu’accompagnaient le violon de Jean Bouzerand et la flûte de Jean Séguy, deux amis de mon frère. »
Nous aurions volontiers poursuivi cette promenade nostalgique, mais d’autres extraits de l’ouvrage sont disponibles en ligne, ayant été réédité en version numérique. Mais alors que nous recherchions d’autres informations sur la carrière de celui qui eut l’honneur de travailler plusieurs années à l’Elysée _ à l’instar de son aîné Abel Combarieu (1856-1944), lui aussi natif de Cahors, qui fut secrétaire général de la présidence et collaborateur direct d’Émile Loubet au tout début du XXe siècle et que nous avions évoqué il y quelques années ici _ nous sommes tombés sur une anecdote pour le moins étonnante.
Il avait consulté une voyante
En 1934, Jules Crabol, qui avait brigué en vain en 1928 un siège de député dans le Lot pour les radicaux, ce qui expliqua sans doute que d’aucuns lui conservèrent un chien de leur chienne, eut bien malgré lui les honneurs de la presse nationale. Cette année-là, en janvier, on apprend le décès d’Alexandre Stavisky. Un scandale d’État. Le 2 février, des émeutes ensanglantent Paris après que des manifestants d’extrême-droite marchèrent sur le Palais Bourbon. Et le 20 février, on découvre sur la voie ferrée Paris-Dijon, au lieudit de la Combe aux Fées, le corps du conseiller Albert Prince. Ce haut magistrat fut un temps en charge du dossier Stavisky. Suicide ? Assassinat ? L’enquête n’aboutira jamais, et elle est classée en 1937.
Or, Jules Crabol, quelques semaines après la mort du conseiller Prince, semble détenir des informations de premier ordre. C’est ce qu’on lit dans une dépêche reprise dans plusieurs titres et que publie par exemple Le Cri de Marseille au mois de juin 1934 sous le titre assez vague « Deux poids, deux mesures ». Voici : « On a lu, tout récemment, dans les journaux, l’histoire de cette gamine, qui a été la première — et jusqu’à présent la seule — condamnée de l’affaire Prince. Agée de seize ans, plus ou moins détraquée et mythomane, perdue sur le pavé de Paris, ayant fait l’apprentissage de la vie dans les boites de nuit de Montmartre et de Montparnasse, elle avait voulu jouer son rôle dans le drame de la Combe-aux-Fées et ainsi attirer sur sa minuscule et pitoyable personne l’opinion publique. Tout simplement, dans des lettres adressées à M. le premier président Dreyfus et à M. Lapeyre, doyen des juges d’instruction, elle avait raconté que, revenant dune tournée théâtrale organisée sur la Côte d’Azur par M. Tribout (du « Frolic’s ») elle s’était arrêtée à Dijon et que, dans cette ville, à l’hôtel ou elle était descendue, elle avait surpris la plus singulière des conversations entre M. Mounier, artiste lyrique, l’un des compagnons de sa troupe, et un inconnu : les deux interlocuteurs s’étaient entretenus, dans le langage le plus clair, de l’assassinat du conseiller Prince et leur dialogue avait pris fin sur ces mots de l’un d’eux : « Je suis vraiment content de toi, et si je désire encore me débarrasser de quelque personne, je ne manquerai pas de te faire signe. » Un tel récit puait l’invraisemblance la fantaisie, la sottise la plus échevelée. » De fait, on découvrit très vite que tout cela avait été inventé. La jeune mythomane fut confondue et condamnée à huit mois de prison ! Or, l’auteur de la dépêche se demande dès lors : « Mais alors, combien d’années de prison ou de réclusion allez-vous infliger à M. Jules Crabol, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, chevalier de la Légion d’honneur ? »
Et on lit, tout aussi surpris sans doute que le lecteur de l’époque… « Vous ne connaissez pas l’intervention de M. Jules Crabol dans l’affaire Prince ? Elle mérite, certes, d’être connue ; car jamais Ponson du Terrail n’a imaginé quelque chose d’aussi prodigieusement rocambolesque. Donc, fin mars, M. Crabol, qui, à ce moment, villégiature à Cahors, écrit à M. Auguste Poutrel, le distingué chef du secrétariat particulier du garde des Sceaux, une lettre qui débute par cet exorde solennel : « Aux heures graves que traverse notre cher pays, le devoir de tous les bons citoyens est d’aider la justice dans les investigations pénibles auxquelles elle se livre en ce moment et c’est à ce titre que je suis heureux de vous adresser sur l’affaire Prince les renseignements les plus exacts et les plus circonstanciés. » Cela promet — et les quatre pages qui suivent regorgent de détails inouïs et impressionnants. M. Crabol expose, d’abord, comment, quinze jours avant le crime, une automobile contenant deux personnes, A et B, était partie de la banlieue sud-est de Paris, dans la direction de Dijon, à l’effet de reconnaître les environs de la capitale bourguignonne les plus propices à une opération homicide : les deux voyageurs étaient âgés respectivement de 66 et de 50 ans (M. Crabol précise que B portait une cicatrice à la jambe gauche) ; ils avaient déjeuné à Troyes, visité la Combe-aux Fées dans le cours de l’après-midi et, le soir, avaient couché et dîné dans un hôtel d’Auxerre où ils s’étaient inscrits sous des noms d’emprunt. Le jour du crime — poursuit M. Crabol — la même voiture, toujours partie de la banlieue parisienne, avait conduit à Dijon les deux mêmes voyageurs A et B. auxquels s’étaient joints deux autres individus, C et D. Passons sur le menu du déjeuner et les incidents du voyage que note méticuleusement M. Crabol. Arrivés à Dijon, les quatre automobilistes se rendent à la gare, attendent le train qui doit amener M. Prince, guettent la descente du conseiller, l’entraînent hors de la gare et le jettent précipitamment dans leur voiture. Au moment où celle-ci passe devant le monument aux Morts, l’on entend des cris perçants, les cris dune personne que l’on égorge, cependant que, faisant écho a ces cris humains, un gros chien noir pousse des aboiements furieux. Que se passe-t-il à l’intérieur de la voiture ? C’est l’un des quatre individus, qui, d’un coup de couteau, frappe Prince à la gorge. Le conseiller n’est pas mort, mais évanoui, et c’est son corps inanimé que les assaillants s’empressent maintenant d’aller déposer sur la voie ferrée. »
« Lorsque cette relation, dont nous venons de donner un résumé pâle et affaibli, parvient à la Chancellerie, le premier soin est de s’assurer quelle est bien l’œuvre de l’éminent conseiller référendaire à la Cour des Comptes et non d’un farceur à l’imagination désordonnée. La joie est sans mélange dans les sphères officielles et judiciaires quand on acquiert l’assurance quelle émane bien de M. Crabol. Comment, élaboré par le magistrat d’une de nos plus hautes juridictions, un tel document ne serait-il pas sérieux ? […] Aussitôt, la procédure régulière s’engage. »
La brave Madame Souchal
« M. Lapeyre, doyen des juges d’instruction, subdélègue M. Mondanel, commissaire des recherches judiciaires, en vue de procéder aux opérations résultant du document Jules Crabol. Au même moment, prenant le premier rapide en partance pour le chef-lieu du Lot, M. Demartini, commissaire de police mobile, attaché au contrôle général des services des recherches judiciaires (direction de la Sûreté Générale), va s’enquérir auprès du conseiller référendaire et notamment lui demander à quelles sources il a pu puiser des indications aussi nombreuses et aussi complètes. Et alors, après quelques hésitations, M. Jules Crabol finit par avouer que, soucieux d’être informé lui-même sur les conditions de la mort de Prince et d’informer ensuite la Justice, il s’était adressé à une voyante, dont il avait déjà éprouvé les dons de divination, Mme Souchal, et c’était celle-ci qui, après avoir fait bouillir le marc de café et en avoir distillé le suc, l’avait si copieuse ment renseigné. Il s’était rendu auprès d’elle, ajoute-t-il, accompagné de son fils, élève de philosophie au lycée de Cahors, et tandis que la Pythée cadurcienne, en proie au délire sacré, narrait les scènes de l’assassinat, le fils, docile, écrivait sous la dictée… Entendue par M. le commissaire Demartini, Mme Souchal a confirmé la consultation quelle avait donnée à M. Jules Crabol. Voilà donc comment celui-ci rédige, à l’adresse du garde des Sceaux et à l’usage de la justice, une relation de l’assassinat de M. Prince ! Voilà comment, avec ses abracadabrantes révélations de cartomancienne, il met en branle chancellerie, parquet et sûreté générale, comment il provoque la Commission rogatoire de M. Mondanel et l’expédition, en toute hâte, dans le Lot, de M. Demartini. Je reprends la question que je posais plus haut : si le fait d’avoir raconté une blague inoffensive vaut à une enfant de seize ans huit mois d’emprisonnement, quel châtiment mérite le conseiller référendaire, âgé de quarante-huit ans, chevalier de la Légion d’honneur, homme mûr et grave, entraîné par sa profession aux délicates vérifications de comptabilités et de textes ? Et si on ne le poursuit pas, je pose alors cette autre question : y aurait-il toujours, en matière de justice, deux poids et deux mesures ? Alexandre ZEVAES. (Agence Technique de la Presse).
Plusieurs précisions s’imposent. D’abord que le Journal du Lot en date du 11 avril et le magazine Détective en date du 26 avril 1934 évoquèrent également l’affaire, en s’en amusant, mais en prenant soin de ne pas mentionner le nom du conseiller Cabrol. Ensuite, que le dénommé Alexandre Zevaes (1873-1953) est resté dans l’histoire. Il fut député socialiste, avocat (il défendit notamment l’assassin de Jaurès dont il obtint l’acquittement pour irresponsabilité) et donc journaliste, passé entre-temps au parti communiste. Il dirigea l’Agence Technique de la Presse dans l’entre-deux-guerres. Collaborait à cette société un journaliste d’origine russe, Jacques Landau, lequel fut directeur d’une éphémère publication, La Dépêche lotoise (de 1932 à 1935), dont le rédacteur en chef était Elie-Pierre Calmon (député socialiste de 1924 à 1928). De là à imaginer que l’anecdote de la voyante, certes véritable, devenue connue, put satisfaire quelques personnalités locales…
Ph.M.
Sources : site Gallica-BNF, site Maitron en ligne, site Criminocorpus.





