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Patrick Modiano, un prix Nobel pour qui le Lot a compté

Alors que paraît son dernier livre, quelques souvenirs « lotois » du co-scénariste de « Lacombe Lucien ».

« L’Éléphant » : c’est le titre assez surprenant du dernier roman de Patrick Modiano, 81 ans, paru cette semaine aux éditions Gallimard, comme l’essentiel de son œuvre. Aussi court que brillant, le livre peut sembler une sorte de condensé de tous les précédents, une forme peut-être d’exercice de style qui résume ou plutôt recense les interrogations de l’écrivain : que sont la mémoire, les traces, les mots et les images qui s’amassent en nous et qui soudainement nous renvoient dix, vingt, cinquante ans en arrière ? Pourquoi certains visages se fixent en nous, pourquoi certains lieux nous semblent à la fois familiers et distants, en tout cas dans le temps ? Car par une mécanique récurrente, « ce sont les lieux plus que les personnes qui provoquent l’afflux des souvenirs », comme on le lit page 42.

Or, la géographie qui devient familière au lecteur de Modiano se révèle restreinte : Paris et sa banlieue, la Savoie, Nice… Quoique universelle, et saluée comme telle, l’œuvre est bien celle d’un infatigable promeneur dont l’horizon ne dépasse que rarement « les Boulevards de ceinture », titre de son troisième roman paru en 1972, quelques mois seulement avant que ne soit tourné dans le Lot « Lacombe Lucien », de Louis Malle, qui sortira en salle en janvier 1974. Ainsi, quand bien même ce fut en co-signant un scénario, les paysages _ pour ne pas dire une part de l’histoire _ du Quercy figurent, également, dans l’atlas du prix Nobel de littérature 2014 !

« L’histoire d’un salaud ordinaire »

La collaboration entre le jeune romancier d’alors et le cinéaste déjà accompli a ainsi débuté, selon le premier nommé, dans un long entretien accordé à Antoine de Gaudemar pour un numéro de L’Herne consacré à l’écrivain (paru en 2012) : « Un jour, Louis Malle m’a téléphoné, et donné rendez-vous. J’étais un peu intimidé parce qu’il faisait partie d’une génération, celle de la Nouvelle Vague, dont j’avais vu presque tous les films à quatorze, quinze ans. Ils étaient encore jeunes, mais n’avaient jamais fait appel à plus jeune qu’eux. Je devais avoir vingt-sept ans, je ne savais pas si je serais à la hauteur, je n’avais aucune expérience de scénariste. Louis Malle m’a montré une sorte de synopsis, il y avait déjà le personnage du jeune paysan, Lucien. Il m’a expliqué que ce projet était le fruit d’une lente maturation. Il avait d’abord voulu faire un film au Mexique. Il avait été très frappé que, pour mater la révolte étudiante du début des années 1970, le gouvernement mexicain ait créé une milice composée exclusivement de jeunes paysans. Il avait réorienté son projet par la suite sur la guerre d’Algérie, au cours de laquelle il avait rencontré dans un reportage des militaires qui lui avaient parlé ouvertement et sans complexe de la torture. Finalement, il avait choisi la période de l’Occupation, pour raconter l’histoire d’un salaud ordinaire… »

Dans ce même entretien, Patrick Modiano explique ensuite comment les deux hommes ont travaillé. « Il avait lu mes trois premiers livres, qui donnaient une vision un peu étrange, un peu onirique de l’Occupation. Je n’ai pas vécu cette période mais j’en suis profondément marqué, comme si ma mémoire précédait ma naissance. Je pense que cela l’avait intéressé et puis Louis Malle était quelqu’un qui aimait tenter des expériences, ça faisait partie de son tempérament, il était éclectique, et aventureux. […] Quand j’allais dans le Lot travailler avec Louis Malle, je me souviens que je lisais dans le train le livre de Paxton. […] Pendant au moins trois semaines, nous avons fait un plan, précis, séquence par séquence. Lorsque Louis a vu que j’étais capable de faire ce genre de travail, l’écriture du scénario a commencé. J’écrivais au fur et à mesure, je lui montrais et on corrigeait ensemble. »

« Dans les périodes de chaos, tout est possible »

« La seule chose que j’ai vraiment modifiée concerne la famille juive, la famille Horn, dont la fille France est séduite par Lucien Lacombe. Louis imaginait un personnage genre tailleur juif avec beaucoup d’enfants, moi je pensais au contraire qu’il fallait resserrer, simplifier. Il fallait une famille de trois, il fallait simplement le père, la fille, et peut-être un élément plus âgé, comme la grand-mère. Finalement, cette simplification permettait de se rapprocher sans a priori d’une réalité complexe, contradictoire. Le personnage de Lucien est ambigu. Quelquefois au cinéma, c’est plus difficile de nuancer parce que l’image est brutale en elle-même, et elle paraît exagérée. L’historien Pierre Laborie disait souvent à Louis Malle : « De toute façon, tout ce que vous pourrez inventer est arrivé pendant l’Occupation, même les choses les plus extravagantes. » Après la sortie du film, j’ai reçu moi-même quelques lettres, par exemple celle d’une femme qui me disait même qu’elle avait vécu une histoire quasiment identique. Dans les périodes de chaos, tout est possible. »

On relève encore ces confidences sur le casting, le repérage et le tournage : « (Pour le rôle-titre), le problème était de trouver un jeune paysan du Lot ou des environs, avec l’accent. Louis Malle y tenait beaucoup. Il a publié dans La Dépêche du Midi une annonce, et il a auditionné des centaines de candidats dans un bureau du journal, à Toulouse. Ils se filmaient, et on regardait le résultat sur un écran de télévision. J’ai assisté à plusieurs séances, il fallait parfois que j’écrive de faux dialogues, et on sélectionnait. Au bout d’un certain temps, il est resté une dizaine de candidats, dont Pierre Blaise. Je crois que ce qui avait frappé Louis Malle c’était son côté laconique, et son naturel… Quand on le filmait, il n’avait pas le trac, il était calme, comme dans la vie, ça ne lui faisait ni chaud ni froid. Il n’essayait pas de jouer, il était lui-même et il avait une sorte d’instinct pour se déplacer devant la caméra, ce qui est toujours difficile pour un acteur. Il ne voulait pas être comédien, c’est sa mère qui avait poussé à se présenter. Il était venu se présenter comme s’il s’agissait d’un boulot ordinaire et ça se voyait sur l’image. […] Quand Pierre Blaise est venu à Paris pour la première fois pendant quelques jours, je l’ai emmené un peu partout pour qu’il voie Paris, c’était un très gentil garçon. Il n’avait rien à voir avec Lacombe Lucien. »

« Tourner dans le Lot était très important pour Louis »

Le romancier glisse ensuite cette confidence surprenante : « Quand il s’est présenté à La Dépêche du Midi pour son essai, il a donné son nom comme à l’armée. Au lieu de dire « Pierre Blaise », il a dit « Blaise Pierre », comme pour une démarche administrative. Cela m’a donné l’idée d’inverser le titre… » Enfin vint le tournage. « J’ai assisté à quelques scènes, à Montauban, dans l’ancien évêché transformé en siège de la Gestapo, et dans le Lot. Auparavant, j’avais accompagné Louis Malle dans ses repérages, ça m’a aidé à m’imprégner de cette campagne que je ne connaissais pas du tout. Tourner dans le Lot était très important pour Louis. Il y avait acheté une maison, c’était la première fois qu’il avait un endroit stable, c’était un point fixe dans sa vie, une sorte d’ancrage. Louis est resté très longtemps dans cette maison, il y a monté ses films. Dans certains carnets que j’ai pu lire, il écrivait que pendant cette période de Lacombe Lucien, il y avait une sorte d’harmonie dans sa vie. »

La sortie du film provoqua de vives polémiques. C’était l’un des premiers longs métrages destinés au grand public contrevenant quelque peu à une sorte de récit national formaté. Dans le Lot même, bien qu’il en existât, que soit narré le parcours d’un jeune homme tenté par la résistance puis s’engageant dans la milice, par opportunisme, ne fut pas sans déplaire. Des réserves voire des réactions vive qui n’étonnèrent pas Pierre Laborie, homme du cru devenu l’un des spécialistes de l’histoire de la Seconde guerre et enseignant alors à Toulouse. Il avait échangé longuement, à plusieurs reprises, avec Louis Malle, les deux hommes devenant amis. Ce dernier était conscient que le récit comportait des invraisemblances, mais ce n’était pas sa préoccupation première. Comme Modiano, d’une certaine façon, il voulait retracer une trajectoire singulière, comportant des zones d’ombre, il voulait restituer une atmosphère à fois la violente et interlope. Il refusait le simplisme.

Toujours est-il qu’outre des lieux de tournage identifiables et reconnus par les habitants eux-mêmes (Figeac, Arcambal, Sénaillac-Lauzès…), les Lotois durent finir par admettre qu’il y avait eu, y compris dans le Lot, des héros, des salauds, une majorité de gens dont la préoccupation était d’abord de manger et de survivre en attendant la paix, mais aussi des hommes et des femmes au destin trouble, troublé et troublants dont des décennies plus tard, les silhouettes hantent encore les mémoires. Et par seulement à travers les vitres, comme dans « L’Éléphant », dont le héros observe quelques-uns de ses voisins qu’il comprend au fil des jours avoir déjà croisés dans un passé lointain. Des « revenants » qui réveillent de mauvais souvenirs quand ce n’est pas la peur des rafles.

Ph.M.

– « L’Éléphant », de Patrick Modiano, éditions Gallimard, 2026.

– Cahier de l’Herne spécial Modiano, 2012.

– A propos de Pierre Laborie et du cinéma, se référer notamment à l’article de Natacha Laurent dans Le Mouvement Social (n° 271, 2020), « Pierre Laborie : le cinéma ou le souffle de l’histoire ». On y lit qu’à propos de « Lacombe Lucien » il eut ces mots : « Ce film « fait histoire » à la fois parce qu’il permet de sortir d’une vision simpliste et univoque et parce qu’il s’inscrit dans une période particulière de l’écriture de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. » Des vidéos de colloques dans lesquelles Pierre Laborie aborde la question et ses rapports au 7e art sont également en ligne sur YouTube.

Photo : 

Patrick Modiano, le journaliste Robert Belleret et Louis Malle en 1974. Sous licence Wikimedia Commons.

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