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Cahors : Qui se souvient d’Andrée Flachon, résistante, « femme soldat » et « mère courage » ?

Elle s’était travestie en homme pour intégrer l’armée de la France libre.

Il y a d’abord la version non pas romancée mais à tout le moins débarrassée de toute mauvaise note. Une biographie presque idéalisée, sauf que si tout y est exact, en ont été exclues des vérités moins bonnes et moins belles à dire… Alors voici. Sans fard.

La version consensuelle, pour débuter. Andrée Flachon voit le 29 août 1910 à Bois-Colombes (actuel département des Hauts-de-Seine). Sa mère est artiste lyrique. Célibataire quand débute la guerre puis quand l’armée allemande occupe la zone Nord, Andrée s’engage rapidement dans la résistance. Elle devient « l’agent n°17 » (avec comme improbable pseudo celui « Sylvia Bataille ») et une grande partie de ses missions consiste à faire passer la ligne de démarcation à des combattants de l’ombre recherchés, ou plus simplement, si l’on puit dire des messages ou colis. C’est dangereux, mais rien ne lui fait peur. En 1943, André est arrêtée. Elle a été dénoncée par un traître pour avoir insulté l’occupant ! La Gestapo ne parvient pas à en savoir plus. La jeune femme est internée plusieurs mois dans l’Aube. Et elle ressort, plus déterminée que jamais.

Vient l’heure glorieuse de la Libération de Paris. Mais comme nombre de ses camarades FFI, André veut continuer à se battre. Pas comme agent de liaison, pas comme infirmière ou cantinière. Non, elle veut prendre les armes. Alors ni une, ni deux. Elle veut être enrôlée dans le second bataillon du 5e régiment d’infanterie, une unité de la France libre qui recrute nombre de résistants d’Ile-de-France. Oui, mais. Il y a la visite médicale. Pas grave. Contre quelques billets, elle demande à un jeune homme de la passer à sa place puis rejoint ses compagnons d’armes. Seul un petit nombre d’entre-eux est au courant… Les cheveux sont coupés courts, mais il lui faut aussi rester debout pour uriner et aux précautions de tout soldat, ajouter une attention particulière pour n’éveiller aucun soupçon. Et surtout, se battre sans rechigner. Ce qu’elle fait, avec courage, avec une détermination formidable. D’ailleurs, elle montera en grade et sera sergent !

Mais l’hiver 44-45 est terrible. Dans les Vosges, la neige est haute et le relief permet aux Allemands de résister dans des positions un temps plus avantageuses. Alors ce qui devait arriver… arrive. Le 2 février, alors que la bataille fait rage sur les contreforts du col de la Schlucht, Andrée est blessée à la cuisse. Elle est évacuée vers l’hôpital de Gérardmer. Le chirurgien découvre que le courageux soldat est une femme. Cette fois encore, Andrée est entrée dans l’histoire ! La voilà rapatriée à Paris pour être soignée. Mais aussitôt remise sur pied, elle insistera pour retourner auprès de ses camarades et finira la guerre en libérant la Pointe de Grave en commandant une mitrailleuse…

Logique évidemment qu’elle ait été citée par le général De Lattre de Tassigny (qui évoque « un glorieux sergent ») et décorée de la croix de guerre. Et les quelques notices biographiques concluent en remarquant que revenue à la vie civile, Andrée Flachon s’installera à Cahors.

Après la guerre, de dures réalités

Voilà donc dans un premier temps ce que l’on apprend. En cherchant un peu, toutefois, dans les archives numérisées, on découvre que cette héroïne est décédée le 13 mars 1993 à Cahors, quelques mois après son époux, Casimir Robert Vincent, décédé à Cahors le 21 juillet 1992 à l’âge de 72 ans, qu’elle avait épousé en novembre 1945 en région parisienne. En poursuivant cette plongée dans le rétroviseur, on finit par tomber sur cet article au vitriol paru le 22 mars 1955 dans Le Hérisson, un magazine connu alors pour ses dessins humoristiques mais qui n’hésitait pas à traiter des sujets plus graves. Signé d’un certain Serge Paul, le titre annonce la couleur : « ATTENTION MARIANNE ! LES HEROS SONT FATIGUÉS… D’ÊTRE PRIS POUR DES POIRES ». Nous sommes alors au début de la guerre d’Algérie. Et la suite évoque la destinée d’Andrée Flachon et de son époux. « Alors que les dirigeants demandent actuellement à nombre de jeunes Français un sacrifice qui peut être total pour le pays, il serait de bonne politique que les budgétivores agissent avec la plus élémentaire pudeur envers ceux qui se sont déjà sacrifiés, surtout quand rien ne les y obligeait, si ce n’est leur conscience. Un de nos fidèles lecteurs, […] me conte comment une page d’épopée peut se transformer en histoire sordide par la grâce de quelques impavides préposés à la Fonction publique. »

« Il s’agit de l’histoire de la courageuse petite Française qui, par la suite, est devenue son épouse, histoire authentifiée par des documents officiels. En 1941, à l’époque où la majorité des Français ne pense qu’à tromper un estomac criant famine et où une minorité lèche les bottes des occupants, une jeune fille, Andrée Flachon, entre au Service des Renseignements intérieurs. Après deux ans de cette vie de bête traquée qu’ont connue tant d’obscurs héros, elle est dénoncée par un traître, arrêtée, questionnée sans résultat par la Gestapo et condamnée à six mois de forteresse dans l’Aube. Libérée en décembre 1943, elle reprend ses dangereuses activités, ayant la bonne fortune de passer à travers les mailles des nazis franco-boches. »

« Au lieu de prendre part à la Libération de Paris d’une cave londonienne ou d’un bureau algérois, l’enragée entre à la Compagnie 3/33 des F.F.I. secteur « Est » et se bagarre comme un homme, mieux qu’un homme même puisqu’elle est distinguée à quatre reprises différentes pendant le mois d’août 1944 par ses actions d’éclat dans les combats de la région de Vincennes et de Senlis. Andrée Flachon pourrait alors, comme bien d’autres, échanger ses titres de Résistance contre une confortable planque dans l’Administration ou une bonne place dans l’arène politique. Obstinée, elle s’engage le 20 septembre au Ve Régiment d’Infanterie, suit rapidement le peloton et court, comme sous-officier, aux trousses des boches ; elle se bat courageusement dans les Ardennes et dans les Vosges jusqu’à ce qu’un éclat de mortier la touche gravement alors qu’elle se porte au secours d’un de ses hommes blessé. Dédaignant les douceurs de la convalescence, elle retourne harceler les derniers boches de la poche de Royan jusqu’à sa réforme définitive qui la renvoie dans la vie civile. »

Une héroïne ignorée

« Là encore, le sergent Andrée Flachon aurait pu monnayer, comme certains, sa qualité d’héroïne, ses galons patinés par le feu, la palme et les deux étoiles de sa Croix de guerre, les propositions de Médaille Militaire et de Légion d’Honneur. Après avoir fait son devoir comme un homme, elle veut continuer à l’accomplir simplement, comme une femme. Elle épouse un ex-prisonnier de guerre, cinq fois évadé et rescapé en piteux état des camps disciplinaires, elle ne pense plus qu’assurer, malgré sa blessure, le bonheur d’un foyer français-moyen. N’est-ce pas pour elle la plus belle citation que cette lettre du général de Tassigny acceptant en 1946 le parrainage du premier enfant dans les termes suivants : « Je ne sais si je dois répondre plutôt au glorieux sergent de la Première armée, trois fois cité durant la campagne de France ou à la jeune femme qui, après avoir servi courageusement son pays, attend maintenant un enfant en son foyer ? » Deux autres enfants sont venus, depuis, compléter le modeste foyer mettant, chaque fois, la vie en danger de la maman mutilée. Et voilà où l’épopée tombe dans l’histoire sordide… Qu’a fait la « Patrie reconnaissante en la personne de ses responsables ? Rien ! Rien ! Rien ! »

« Alors qu’elle a pardonné aux lécheurs de bottes, honoré les virtuoses du double-jeu et ratifié les « patriotes de l’après dernière heure » elle a ignoré l’héroïne qui n’a rien demandé après avoir tout donné. Son dossier pour l’obtention de la Médaille Militaire a été égaré par les ronds-de-cuir de service (incroyable mais vrai !) tandis qu’on dispensait la Légion d’Honneur aux profiteurs de l’occupation et la Médaille Militaire à des gens qui n’ont jamais fait la guerre. Malgré l’aggravation de sa blessure, sa pension d’invalidité à cinquante pour cent ne peut être augmentée par les scrogneugneux médicaux, le cas n’étant pas prévu, paraît-il, pour une femme. Quant à son mari, bien que toujours malade des suites de captivité et réformé sans indemnité, il attend le bon plaisir du Tribunal des Pensions. Rejetée dans le troupeau des « taillables et corvéables à merci » elle a juste le droit, […] de payer, par une vie familiale de plus en plus difficile, les erreurs des fauteurs de guerre, les profits des requins de la défaite et la gabegie des saboteurs de la victoire […] »

« L’autorité militaire vient de créer un service psychologique de l’Armée chargé d’expliquer aux rappelés et aux jeunes recrues les raisons de leur envoi en Afrique du Nord. Ne pourrait-on pas créer de toute urgence un service psychologique de l’Administration et des Pouvoirs publics, service chargé de faire respecter les droits de ceux qui ne réclament qu’un peu de justice et d’humanité à défaut de reconnaissance. Allons, messieurs, ayez au moins pour l’héroïque sergent Andrée Flachon la même considération que vous avez pour un lécheur de bottes repenti ou un Konstructeur de mur de l’Atlantique blanchi. Les candidats pour le futurs casse-pipes vous regardent. »

Sa fille France Franck témoignera en 2021 pour nos confrères de Vosges-Matin. Elle y indique que sa mère « a été marquée à vie par la guerre ». On le comprend aisément. Au fond, hors le général de Lattre de Tassigny, élevé à la dignité de maréchal à titre posthume en 1952, hors sans doute ses camarades de combat et sa famille proche, il en aura fallu du temps, pour que soit pleinement mesuré l’héroïsme d’Andrée… 

Ph.M.

Sources : Journal Vosges-Matin du 29 août 1921, page Facebook Rudolph de Patureaux, site Gallica-BNF.

Photo : Lors de son mariage fin 1945, Andrée revêt encore son uniforme – Cliché mis en valeur par IA.

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