Grande figure du théâtre et du cinéma de la première moitié du XXe siècle, elle s’était installée dans le Lot.
Elle avait connu le succès, les soirées mondaines, les coulisses des grandes scènes et du Tout Paris. Mais elle est partie discrètement. Une brève évoque ainsi la cérémonie d’adieu dans l’édition du 17 juillet 1948 de Combat : « TOUZAC, 16 juillet. – Les obsèques de Marguerite Moreno ont été célébrées dans la plus grande simplicité. Le cercueil reposait sur un modeste brancard et n’était recouvert d’aucune couronne. Le caveau de famille, dans le petit cimetière, est d’une grande sobriété. Sur la simple dalle qui le recouvre, quelques couronnes en perles de verre déposées depuis de longues années achèvent de se rouiller. Une longue file d’amis, d’admirateurs et tous les habitants du petit village ont suivi les obsèques de l’artiste, auxquelles n’assistaient aucun artiste célèbre ni aucune personnalité. Il n’y eut aucun discours. »
Le même journal avait titré deux jours plus tôt : « Moreno, qui fut la plus belle, était depuis quarante ans la plus intelligente de nos comédiennes ». Avant de détailler ses dernières heures et de résumer son immense carrière. « A 77 ans, Marguerite Moreno a quitté le théâtre et la vie. Pour elle, il est vrai, ces deux mondes ne faisaient qu’un. C’est hier matin, à l’aube, que la grande artiste s’est éteinte dans sa propriété de la « Source Bleue », à Touzac, près de Cahors. Il y a quelques jours encore, elle présidait dans la région à l’élection d’une « Reine des Fleurs ». Une pleurésie subite l’a emportée. La Dépêche qui nous apprend sa mort, affirme qu’elle a gardé jusqu’au dernier instant sa lucidité. Lucidité, c’est le mot qui définit avec le plus de bonheur, le grand, le très grand talent de Marguerite Moreno. Comédienne, elle l’était avec une intelligence exceptionnelle. La diversité des personnages qu’elle a incarnés dans cette longue carrière, tout entière vouée à la scène ou aux studios, donne la mesure de son art. Plus que d’intuition, cet art était fait de finesse, d’exacte compréhension des rôles qu’elle tenait avec une saisissante authenticité […] ».
Quelques mois plus tôt, ce talent exceptionnel avait été reconnu par les plus hautes autorités. La Légion d’honneur lui ayant été décernée, elle avait demandé à son amie (et presque voisine) Colette de la lui remettre en avril. Le dossier de « renseignements » instruit par le ministère de l’Education (qui chapeautait alors la Culture) fait état de 49 ans de « services », l’intéressée née en 1871 ayant intégré très jeune le Conservatoire et dans la foulée la Comédie française en 1898. Puis, dans les théâtres privés, jouant un temps aux côtés de Sarah Bernhardt, elle avait enchaîné les premiers rôles. Comme nombre d’artistes de sa génération, elle passa ensuite des scènes aux studios et tourna son premier film en 1911. Sacha Guitry lui offrit ses meilleurs rôles et elle fut aussi dirigée par Marcel Pagnol. Elle campa enfin la mère Thénardier dans une adaptation des Misérables aux côtés de Charles Dullin et Harry Baur, deux stars d’alors (1934). Au total, sa filmographie s’élève à une centaine de courts et longs métrages !
Un cousin très engagé
Au théâtre, c’est peut-être son dernier rôle, en 1945, celui de « La Folle de Chaillot », écrit pour elle par Jean Giraudoux, qui est resté le plus célèbre. Mais sa vie même fut un roman. Amie des symbolistes, appréciée de Mallarmé, elle épousa le poète Marcel Schwob (1867-1905) puis l’acteur Jean Daragon (1870-1923). Désireuse de transmettre, Marguerite Moreno dirigea par ailleurs durant plusieurs années la section française du conservatoire… de Buenos-Aires. Et il y eut la Première guerre. Dans son dossier de Légion d’honneur, on lit : « Infirmière à l’hôpital temporaire n°13 [dans les Alpes-Maritimes], elle dirigea le service de chirurgie sous la direction du Dr Etienne, professeur à la Faculté de Montpellier. » Et encore cette mention mystérieuse : « Chargée d’une mission de confiance, a été envoyée en Espagne… »
Au début des années 1920, âgée d’un peu plus de 50 ans, «la » Moreno s’installe à Touzac, où son jeune cousin Pierre Bouyou (1899-1965) lui suggère de reprendre et d’agrandir une propriété près de « la Source bleue » (en raison d’un exsurgence d’une eau très limpide qui justifia l’implantation de moulins _ les parents Bouyou étaient du reste minotiers). Au fil du temps, la star d’alors en fait sa résidence principale. En atteste le recensement de 1926 : Marguerite y est notée « actrice » et son cousin Pierre « cultivateur ». Quelque temps plus tard, guidé par sa cousine, il débute une carrière d’acteur que la Seconde guerre stoppera « net ». En 1946, le recensement le note comme « cultivateur », sa cousine étant « artiste dramatique ». Et dans la propriété sont employés une intendante et secrétaire, deux couples d’ouvriers agricoles et un stagiaire. La guerre, de fait, a été pour le cousin Pierre un théâtre d’opération d’un autre genre, mais héroïque. Au sens premier. L’ex-comédien s’est engagé dans la résistance et dans les archives, il est mentionné comme ex-FFI et ex-interné. La paix revenue, à la tête du domaine, il militera dans des mouvements gaullistes sociaux et prônera l’instauration de formations et d’aides à l’acquisition de terres pour les jeunes agriculteurs…
Marguerite, pour sa part, continua à se produire mais uniquement devant les caméras. L’amie de Colette, de Jouvet, de Cocteau demeurant majoritairement dans le Quercy hors nécessité de tournage. Ainsi, encore dans son dossier de Légion d’honneur, il est noté que sa « moralité et son attitude durant l’Occupation » permettent son admission… Cela étant, comme pour donner le change alors que son cousin avait gagné le maquis, Marguerite Moreno accepta de participer à Cahors à des manifestations officielles caritatives, fussent-elles organisées par des œuvres vichystes.
En date du 17 février 1943, on lit dans Journal du Lot : « REPRESENTATIONS AU PROFIT DES PRISONNIERS._ C’est devant deux salles absolument combles qu’ont eu lieu les deux concerts des 13 et 14 février donnés sous l’égide de la Légion au profit de « l’Œuvre du Colis du prisonnier ». Disons tout de suite qu’ils se distinguaient par une parfaite organisation qui a permis d’exécuter en le minimum possible de temps un programme chargé et d’ailleurs d’une belle qualité artistique. […] Cette belle soirée s’est achevée magnifiquement par l’audition de Mme Marguerite Moreno. La grande artiste, tour à tour spirituelle et émouvante, a tenu pendant une demi-heure le public sous le charme d’un talent qui passe du sourire aux larmes avec une maîtrise et une aisance incomparables. Et puis c’est un enchantement que de l’entendre interpréter du Musset ou du Victor Hugo. Ajoutons qu’elle a mis tout son coeur et tout son beau talent à dire deux poèmes composés par des prisonniers en captivité et avec qui elle a fait acclamer les auteurs, autant que leur magnifique interprète. […] Nous ne devons, pas terminer ce compte rendu sans, remercier chaleureusement les organisateurs et les artistes qui ont tous – y compris Mme Marguerite Moreno – prodigué leur concours à titre absolument bénévole. »
Ambassadrice du Quercy
Et un ans plus tard, le 16 février 1944, dans le même Journal du Lot : « SOIREE DE BIENFAISANCE._ Si les besoins du Secours National augmentent sans cesse, c’est qu’augmente aussi le nombre des Français à secourir et des misères à soulager. Le Secours National a beau avoir ce « coeur innombrable » dont parle le poète, il n’a pas la bourse inépuisable, et comme il ne peut donner que ce qu’il reçoit, il est toujours occupé à remplir la caisse d’un côté pour la vider de l’autre. […] C’est ainsi qu’il a donné à son bénéfice deux représentations au théâtre de Cahors, le vendredi 11 février et le dimanche 13. Deux belles séances où, sans faire de mauvaise rhétorique, l’on peut dire que l’art se mettait au service de la bienfaisance. Deux soirées où tous les arts contribuaient à composer un programme de premier choix : la poésie, la musique, la fantaisie, le chant et la danse. Deux soirées où tous les participants donnaient bénévolement leur concours. A commencer par la célèbre artiste Mme Marguerite Moreno, qui apportait l’inappréciable concours de sa réputation, et de son grand talent. Accueillie par une ovation qui s’est répétée à son départ, Marguerite Moreno, avec sa fine et spirituelle simplicité, nous a raconté quelques souvenirs de théâtre et nous a ravis avec deux fables de La Fontaine, qu’elle dit avec un art merveilleux… »
Dans les archives du même journal, on a repéré des brèves plus anciennes témoignant de l’attachement de l’actrice à sa terre d’adoption. Le 11 octobre 1931 : « On répète aux Folies-Wagram la revue du Canard Enchaîné. Marguerite Moreno divertit ses camarades. Elle collabore avec l’auteur, émaillant son texte de trouvailles. Et ses « béquets » sont soigneusement enregistrés. Devant morigéner une servante endormie, Marguerite Moreno employa ce mot de vocabulaire du Quercy, qu’elle connaît si bien !… — Falourde !… Avec l’accent, ce terme est plein de saveur, et on l’incorpora au sketch dont il relève d’une pointe d’ail la sauce épicée. »
Le 24 janvier 1932, on lit : « Nous apprenons que Mme Marguerite Moreno et M. Pierre Moreno assisteront ce soir à la représentation du Palais des Fêtes qui passe le film « Pas sur la bouche », où M. Pierre Moreno tient un des premiers rôles ». Ou encore le 2 octobre 1935 : « Toute la critique comble l’étonnante Marguerite Moreno d’éloges pour son étourdissante composition du rôle de la commanditaire dans la nouvelle comédie de Sacha Guitry: Quand jouons-nous la comédie ? Dans son feuilleton du Journal, Mme Colette nous apprend ceci qui nous intéresse particulièrement : Marguerite Moreno a obtenu de l’auteur de porter dans la pièce (comme en vacances) le nom de duchesse de Touzac ; et pour ajouter à la couleur locale, elle s’exprime avec « un caillouteux accent du Lot ». Deux fois bravo à notre Marguerite des Marguerites ! »
Tragédienne puis actrice dramatique qui accepta, l’âge venant, des rôles plus légers, Marguerite Moreno est de nos jours sans doute trop méconnue des jeunes générations. En cherchant sur YouTube, on trouve cependant quelques extraits qui ne trompent pas : sa voix, sa présence, étaient tout simplement remarquables. Sur Internet toujours ou en librairie, nombre d’archives ou d’ouvrages (comme ses livres souvenirs ou sa correspondance avec Colette) attestent que pendant un quart de siècle, c’est bien une star, une femme de grande culture qui trouva dans le Lot, près de la Source Bleue, le lieu idéal… où se ressourcer.
Ph.M.
Sources : Archives nationales, Archives départementales du Lot, site Gallica-BNF.
Illustrations : portrait de Marguerite Moreno par le peintre Joseph Granié vers 1899 (conservé au Musée d’Orsay). La Moreno campant la mère Thénardier dans le triptyque tiré de Victor Hugo réalisé par Raymond Bernard en 1934 (avec également Harry Baur et Charles Vanel).






