Plus de résultats ...

Generic selectors
Exact matches only
Search in title
Search in content
Post Type Selectors
Search in posts
Search in pages

Et si les réfugiés de mai et juin 1940 revenaient dans le Lot comme simples touristes ?

Mais la presse de l’époque rend hommage également au dévouement des « sœurs noires ».

Il y a tout juste 86 ans, le Lot désormais en « zone libre » voit une grande partie des 70 000 réfugiés de l’exode de mai et juin commencer à regagner la moitié nord du pays et la Belgique. Mais il est encore trop tôt pour parler de retour à la normale, évidemment. Du reste, dans son édition du 31 juillet 1940, Le Journal du Lot rend hommage aux religieuses de Cahors qui se sont dévouées pour venir en aide aux familles qui avaient fui l’armée allemande… Il s’agit des Soeurs de la Miséricorde dont le couvent est situé rue de la Chartreuse. Mais elles sont plus connues sour une autre appellation…

« LA MAGNIFIQUE TACHE DES « SOEURS NOIRES »._ Depuis le 22 mai, elles ont, avec une abnégation admirable et un dévouement inlassable, servi plus de 200.000 repas aux réfugiés. Demandez à un Cadurcien où se trouvent « les Soeurs de la Miséricorde », il est plus que probable qu’il esquissera un geste d’ignorance. Par contre, parlez-lui des « Dames Noires », ou des « Soeurs Noires », il aura tôt fait de vous renseigner. C’est en effet sous ce nom que l’on connaît surtout celles qui ont consacré leur vie à soulager l’infortune d’autrui. Jusqu’à la guerre, elles accomplissaient humblement leur tâche, recueillant les orphelines, allant garder les malades, les soignant dans leur dispensaire, enseignant les enfants avec un inlassable dévouement. »

La viande venait de Figeac

« En septembre, on leur confia l’ingrate besogne d’héberger des Allemandes qui devaient être internées. Puis, le 21 mai, date qu’elles n’oublieront pas de sitôt, un envoyé de la préfecture vint sonner à la porte de la congrégation. A la Supérieure, qui le reçut, il demanda, au nom des autorités préfectorales et municipales, si les réfugiés dont l’arrivée était annoncée pourraient être accueillis par elles. – Il s’agit, assura-t-il, de donner à manger à 150 ou 200 réfugiés…, trois cents au plus !… La Supérieure acquiesça naturellement, mais en faisant valoir que l’exiguïté des locaux, le manque de matériel et de personnel empêchaient de faire davantage. Le premier jour, il en vint 550. Le second, près de deux mille, et, avec une ingéniosité extraordinaire, les « Soeurs Noires » surent faire face à la situation qui se présentait. Le chiffre augmenta encore, dépassa pendant une semaine 4.000 repas quotidiens pour atteindre certain jour le chiffre formidable de 5.800. »

« Ce ne fut pas, – on s’en doute, – chose facile que de les préparer et les servir dans les locaux qui, la veille, ouvroir, salles de classe ou de réunions, devinrent des réfectoires. Des bancs et des tables de bois blanc remplacèrent les pupitres des jeunes écoliers et les prie-Dieu. Les scouts, aussi bien catholiques que protestants ou laïques, ainsi que les guides apportèrent avec leur juvénile enthousiasme un utile concours. Et si la Préfecture accordait les crédits nécessaires au ravitaillement des milliers de malheureux exilés, il fallait encore se procurer la viande, les légumes, le pain, ce qui n’était pas chose facile. Les scouts parvinrent, certes, à recueillir des légumes et des fruits que leur donnèrent généreusement des maraîchers, des boîtes de conserves offertes par les épiciers, mais cela ne représentait pas le dixième des fournitures nécessaires et devait plutôt servir à préparer les repas que devaient emporter ceux pour qui Cahors n’allait être qu’une étape dans leur douloureux exode. »

« – Beaucoup, m’a affirmé la Supérieure, ont rendu de très réels services et continuent d’ailleurs à nous aider. Mais, pour le ravitaillement, il n’y eut, malgré les difficultés sans cesse croissantes, aucune défaillance. Des boulangers des environs s’en viennent avec leur camionnette apporter les quelque 500 kilos nécessaires chaque jour, ceux de Cahors ayant déjà suffisamment à faire avec la population quadruplée, sinon quintuplée, et avec l’Intendance. Les « Docks » n’ont jamais laissé les « Soeurs Noires » manquer de quoi que ce soit, qu’il s’agisse d’épicerie, de légumes ou de vin. Le problème le plus difficile fut sans doute celui du ravitaillement en viande. Avec une célérité digne d’éloges et peu connue à l’Administration, la Municipalité a obtenu qu’un boucher de Figeac apporte trois fois par semaine les quelque vingt moutons ou veaux nécessaires, alors que la viande à Cahors se raréfiait. »

Des aides nombreuses et une reconnaissance unanime

« Et si, non sans peine, les « Soeurs Noires » sont parvenues à s’approvisionner, elles ont su utiliser toutes les bonnes volontés qui s’offraient parmi les réfugiés qui prenaient leur repas chez elles ou même qu’elles hébergeaient. Car je dois dire que certains réfectoires sont le soir débarrassés de leurs tables et chaises, l’on sort les paillasses entassées dans un coin et actuellement encore une cinquantaine de réfugiés, – sans parler bien entendu de leurs orphelines, – y couchent. Parmi eux s’est trouvé un boucher qui manie avec maestria le couteau à découper. Un cheminot s’est découvert une vocation de « cuistot et s’est fait l’indispensable collaborateur de la Soeur cuisinière. D’autres scient le bois nécessaire à l’entretien des fourneaux. J’en ai vu mettre le couvert à l’heure où certains finissaient à peine la vaisselle. Enfin, quelques dames vont régulièrement servir les réfugiés matin et soir bien qu’ayant parfois, en outre, des permanences à assurer à la cantine ou à l’infirmerie de la gare. »

« La Supérieure m’a dit encore : – Je n’ai eu vraiment qu’à me louer de la bonne volonté de tous, qu’il s’agisse des services de la Préfecture, de la Municipalité, des scouts, des guides, ou de mes réfugiés. Et en moi-même j’ai pensé que c’est plutôt ces derniers qui devaient se louer de l’infini dévouement des « Soeurs Noires », car, elles, elles font plus que leur devoir. Le Gouvernement belge leur a accordé une subvention qui n’est certes pas négligeable ; le bénéfice d’une soirée au Palais des Fêtes a été versé à la Mairie s’ajoutant aux multiples souscriptions souvent modestes, mais non moins émouvantes pour cela, que le Comité d’Accueil a recueilli à leur intention, probablement sur l’initiative de M. de Monzie qui leur a récemment rendu visite. Mais, à côté de ces marques, – indispensables, certes, – d’encouragement, il en est d’autres aussi réelles. Ce sont les témoignages innombrables de profonde reconnaissance des réfugiés qui ont quitté Cahors. L’on ne s’étonne guère, lorsqu’on a rendu visite aux « Soeurs Noires », d’avoir lu, dans un grand hebdomadaire, un article affirmant que les réfugiés ont été particulièrement bien reçus à Cahors. Et, en ces semaines douloureuses, nos « Soeurs Noires » ont su gagner l’indéfectible affection de tous, Cadurciens de toujours qui les ont vues à l’oeuvre et Cadurciens du temps de guerre, dont elles se sont efforcées d’atténuer les misères. Qu’il nous soit permis de leur dire « merci » au nom de ceux-ci comme au nom de ceux-là. Et lorsque ce labeur écrasant diminuera, puis disparaîtra, lorsqu’elles reprendront leur première tâche d’éducatrices, espérons que l’on songera à nos petites « Soeurs Noires » et à leurs orphelines, et qu’à leur tour elles seront aidées. » Signé AVERNE.

Voilà ce que fut l’une des réalités de l’accueil des réfugiés à Cahors, où, selon des sources historiques concordantes, on dénombra au maximum autour de 70 000 réfugiés à la mi-juin 1940, sachant qu’au recensement de 1936 on dénombrait moins de 14 000 habitants. Du coup, certains y virent alors une opportunité. Incroyable mais vrai : alors que le régime de Vichy s’installe et met en avant le régionalisme, dans son édition du 7 août 1940, Le Journal du Lot offre une tribune à l’enseignant et écrivain Ernest Lafon. L’intellectuel considère en effet que malgré les circonstances, cet afflux de réfugiés fut une bonne affaire pour l’économie locale et peut se muer en opportunité. Que l’on résumerait de nos jours par cette formule : « Et si l’on transformait ces réfugiés en ambassadeurs du tourisme lotois ? » Lisez plutôt : « LES REFUGIES ET LE TOURISME QUERCYNOIS._ Quelles seront les possibilités du tourisme quercynois dans le nouvel état de choses ? Telle est la question que nous avons le devoir de nous poser en l’occurrence. Un singulier humoriste pourrait nous répondre : De quoi donc vous plaignez-vous puisque vous avez déjà connu cette année la plus belle saison touristique que l’on pouvait rêver ? »

Une bonne affaire pour l’économie locale

« C’est incontestablement un événement unique dans l’histoire qu’une telle vague humaine déferlant vers tous les coins les plus reculés de notre province à tel point que le moindre village dépeuplé a dû ouvrir ses portes et ses fenêtres des maisons abandonnées et quasi en ruines. D’autre part, ce ne sont pas les commerçants qui se plaindront d’une mauvaise année puisqu’ils sont arrivés à vider à peu près complètement leurs magasins de tous les stocks, bien qu’ils restent sceptiques sur leurs excellentes affaires quand ils songent qu’il va falloir, au prix de quelles difficultés, regarnir des étagères ébréchées de toutes les boîtes de conserves et lamentablement vides, évoquant la tristesse d’une inexorable liquidation. Toutefois, nous devons reconnaître qu’au moment où nos sympathiques réfugiés vont nous quitter pour regagner leur domicile, ils n’emporteront de notre Quercy qu’une pale vision, car le soleil lui-même a boudé leur séjour. »

« Belges et compatriotes du Nord qui pensaient trouver toute la splendeur estivale de l’astre méridional et la pureté si vantée de notre ciel bleu se sont étonnés de tant de grisonnantes journées où le deuil de la nature faisait chorus au deuil national. A tel point que s’ils ne nous avaient crédité de leur confiance quand nous leur donnions l’assurance que nous étions gratifiés de conditions atmosphériques exceptionnelles, ils auraient été tentés de croire que le Midi de la France n’avait vraiment rien de sensationnel comme climat d’été. Toutefois, ils ont eu l’avantage, au cours de quelques rares et chaudes journées, d’entendre les stridulations des cigales et de faire connaissance avec cet insecte qui ne fréquente pas chez eux. Tout comme les félibres, dignes disciples de Mistral, beaucoup ont voulu ranger dans leurs collections de souvenirs le corps desséché d’une éphémère cigale. Si la victoire avait enflé nos drapeaux, il y a des chances qu’avant de regagner le Nord, la plupart des réfugiés auraient désiré mieux connaître nos curiosités touristiques. Or, après la débâcle, c’est l’essence qui a manqué, c’est le ravitaillement qui s’amenuise et tous nos hôtes n’emporteront, hélas, qu’une bien mélancolique impression de leur séjour. »

Un goût de « revenez-y »

« Malgré tout, au cours de leurs promenades méditatives, ils ont pu apprécier le charme de nos voluptueuses vallées, la griserie de nos belvédères s’ouvrant sur de larges horizons, l’éloquence des ruines féodales, autant de sereines visions serties dans la plus ambiante harmonie, bien qu’il y ait manqué l’éclairage axial illuminant de fascinantes perspectives. N’ont-ils pas aussi apprécié ce « Vin de Cahors », qui a ranimé leurs espoirs et leur courage aux plus sombres heures. Bien que handicapés par la crise du ravitaillement, nos restaurants n’ont pas lésiné pour offrir à des connaisseurs les réserves gastronomiques en pâtés truffés, quartiers d’oie…, et toutes les spécialités réputées du menu quercynois. Tout cela suggérant le goût du « revenez-y… ». Tout n’est donc pas perdu. Beaucoup de ceux qui nous quittent ne nous cachent pas leur intention de revenir un jour en touristes. A défaut de randonnées qu’ils n’ont pu faire, ils emportent dans leurs bagages des ouvrages magnifiant les sites quercynois. Sans doute ce ne sera pas pour demain, car, après une telle affluence, nous allons connaître une anxieuse solitude. Mais le tourisme quercynois n’a pas lieu de désespérer. Il a devant lui un confiant avenir après l’exode des réfugiés et le séjour des troupes en cantonnement qui nous ont valu la plus profitable des propagandes ; la chaleureuse sympathie avec laquelle nous avons su accueillir tous nos frères malheureux doit porter ses fruits. Ernest LAFON. »

Sources : site Gallica BNF.

Photo : Après l’exode, les malheureux réfugiés reviendront-ils en touristes ?Crédit : Bundesarchiv, Bild 146-1971-083-01 / Tritschler.

Partager :