Accusé d’écouter la BBC, la Gestapo avait décidé en 1943 de le diriger vers Drancy. Mais il n’a pas été déporté.
Le procès-verbal de son interrogatoire à Cahors, fin septembre 1943, par la Gestapo, est conservé au Mémorial de la Shoah. Transféré ensuite à Toulouse, il y est acté au mois d’octobre que l’accusé doit être interné à Drancy. Là encore, des archives en attestent, toujours visibles sur le site internet du Mémorial. Mais Marcel Hermann ne sera pas déporté. On ignore même s’il fut réellement transféré en région parisienne, dans le sinistre camps d’où partirent vers Auschwitz des dizaines de milliers d’hommes, femmes et enfants parce que juifs. Une seule chose est certaine : Marcel Hermann a retrouvé Paris à la Libération et il meurt, certes prématurément, en 1954, alors domicilié rue Monceau, dans le 8e arrondissement.
Le crime dont il était accusé et qui lui valut d’être arrêté en septembre 1943 ? Etre juif et avoir écouté régulièrement la BBC, parfois accompagné de voisins, alors qu’il était réfugié à Gourdon depuis le début de la guerre.
D’une guerre à l’autre
Le long procès-verbal qui retranscrit son interrogatoire permet d’abord de connaître son itinéraire personnel. Marcel Hermann est né en avril 1898 à Saint-Denis, dans l’actuel département de Seine-Saint-Denis. A 13 ans, il commence à travailler comme commis d’écriture dans une étude notariale à Paris. Puis il devient représentant de commerce pour un fabricant de tissus. Mais vient la guerre, la Première… Appelé sous les drapeaux en 1917, Marcel est incorporé dans l’Armée de l’Air comme infirmier. Il est basé à Vincennes puis à Bron avant d’être blessé à la jambe par un éclat d’obus. Il retrouve la vie civile en 1920. Le voici commerçant d’abord, puis courtier en publicité. Pour des journaux de presse écrite puis pour la radio.
Il exerce deux ans cet emploi à Barcelone, de 1932 à 1934, puis rentre à Paris. Il s’y marie en 1935 avec Mercédès Baccarlino. « Elle était catholique mais aujourd’hui, est sans religion. De cette union sont issus deux enfants, qui ont désormais respectivement 7 et 6 ans » remarque en substance l’accusé. Et survient la Seconde guerre. Marcel Hermann est mobilisé en septembre et son régiment d’infanterie le met à disposition d’une usine d’armement en région parisienne. Il finit par être démobilisé à Gourdon, puis décide de s’y fixer. Il y loue une parcelle pour cultiver fruits et légumes avant de trouver un emploi de VRP.
« Juif, je ne peux être un ami des Allemands »
Puis est abordé le motif pour lequel a été arrêté le réfugié. Avec d’abord cette profession de foi : « Je n’ai jamais appartenu à aucun parti. Il est cependant évident que, en tant que Juif, je ne peux être un ami des Allemands. D’autre part je suis Français et ai, pendant la guerre mondiale de 1914 à 1918, combattu également contre l’Allemagne. En cas de victoire allemande, je dois craindre que nous, en tant que Juifs français, soyons traités de la même manière que les Juifs allemands… » Et enfin cet aveu : « J’ai loué un poste de radio pour avoir des informations différentes, qui n’incitaient pas à la collaboration. » Marcel Hermann admet qu’il était parfois accompagné de voisins (non Juifs).
Les conclusions de l’officier SS de Cahors sont sans fioritures : il évoque « un Juif ayant initié une propagande hostile au Reich, une forme de complot qui justifiera de subir une lourde peine, car les conditions d’un amendement ne semblent pas réunies chez le mis en cause, puisqu’il est Juif. » En revanche, « pour les « non Juifs » ayant écouté les émissions, une peine plus légère peut être envisagée. »
Fin du premier acte. Transféré à Toulouse, Marcel Hermann est bientôt appelé à rejoindre Drancy en raison de ses activités hostiles. Mais eût-il fait le voyage, il ne fut pas déporté, c’est une certitude. Disons-le en toute franchise, on ignore comment ce « miracle » a été possible. D’autres archives, cependant, nous donnent quelques pistes.
Un témoin de mariage exemplaire
Son acte de mariage, d’abord. Quand il épouse Mercédès Baccarlino le 19 décembre 1935 en la mairie du 10e arrondissement de Paris, un des témoins est l’honorable député Max Hymans (1900-1961). De parents israélites, ingénieur diplômé de l’Ecole Centrale, il exerce d’abord dans divers chantiers avant de reprendre des études de droit et de s’inscrire comme avocat au barreau de Paris en 1927. Socialiste modéré, il est élu député de l’Indre l’année suivante, et sera plus tard conseiller général et maire de Valençay avant d’entrer au gouvernement en 1937 et 1938 comme sous-secrétaire d’État. En septembre 1939, sans sourciller, il répond à l’appel et sert comme capitaine dans l’Artillerie. Le défaite et l’exode des civils l’incitent à voter les pleins pouvoirs à Pétain. Il croit alors que le vainqueur de Verdun joue un double jeu. Et comprend vite son erreur. Dès le mois d’août, Max Hymans fait savoir à Londres « qu’il se considère comme mobilisé et qu’il se tient à la disposition de la France libre pour tout travail à effectuer à l’intérieur ». Demeuré dans l’Indre, il devient un agent des services anglais (SOE), se spécialise dans les liaisons radio, et en 1942, menacé, rejoint l’Angleterre via l’Espagne. En 1945, il retrouve les rangs de la SFIO et un peu plus tard, devient le premier grand patron d’Air France (1947-1961).
Cet homme au parcours exemplaire a-t-il pu d’une manière ou d’une autre aider Marcel Hermann à éviter les camps de la mort ? A moins que ce fut une autre personnalité qui ait pu intervenir ? L’autre témoin du mariage est le directeur de la publicité du quotidien « Le Jour », dont le fondateur et patron est Léon Bailby (1867-1954), homme de droite qui devait choisir la collaboration, ayant dès septembre 1940 édité à Nice un quotidien favorable au nouveau régime, « L’Alerte »… Reste une hypothèse : une évasion permise par un concours de circonstances ? Depuis des bureaux gestapistes voire Drancy ou encore des trains, quelques hommes ont pu, durant ces années terribles, tenter le tout pour le tout et échapper au pire. Une chose est sûre : Marcel Hermann qui écoutait Radio Londres à Gourdon fut un miraculé.
Ph.M.
Sources : Mémorial de la Shoah, Archives de la ville de Paris, Le Maitron en ligne.
Photo Illustration générée par l’Intelligence artificielle.





