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Ce général qui sauva un tailleur juif et sa famille à Figeac

Dans les souvenirs de Lucienne Zylbersztaj, une anecdote inédite sur le général Niessel, replié dans le Lot pendant la Seconde guerre.

Il aura fallu attendre trois quarts de siècle pour qu’elle parle, qu’elle témoigne. En 2021, enfin, Lucienne Zylbersztaj (épouse Le Bitoux) accepte d’être interviewée devant une caméra par l’historien Alexandre Doulut pour le compte du Mémorial de la Shoah. « J’ai tellement appris depuis sur ce que fut la Shoah que je ne m’estimais pas qualifiée pour témoigner… » glisse-telle comme pour s’excuser.

Elle est née le 26 septembre 1939 à Montargis. « Mon père avait pressenti ce qui allait arriver. Dès le début de la guerre, il a voulu nous mettre à l’abri. Je suis née sur la route de l’exode, un peu par hasard, à Montargis. Et ce que je sais, c’est que quelques mois plus tard, nous nous sommes installés à Figeac, dans le Lot » explique Lucienne.

Ses parents, Chaskiel et Dina, étaient arrivés en France au début des années 1930 en provenance de Lodz, en Pologne. Ils fuyaient l’antisémitisme et la précarité. Arrivés en France, le couple et ses deux premiers enfants (nés en 1924 et 1926) s’installent à Montreuil, dans un petit appartement. Chaskiel est tailleur et travaille comme sous-traitant. Son épouse Dina est chargée des finitions. Ils ont une fille en 1932, Jeannette. Suivront plus tard Lucienne, en 1932, et une petite dernière, Paulette, qui verra le jour à Figeac en 1942 ! « Comme quoi même durant cette période, même s’ils n’ignoraient rien des dangers qui menaçaient, ils avaient confiance » remarque Lucienne 80 ans plus tard…

« Le feu autour de nous »

Dans la petite ville qu’arrose le cours indolent du Célé, la famille loue une maison près du foirail. Le père reprend son activité de tailleur. Lucienne est inscrite à l’école maternelle. Elle joue au foot avec un de ses voisins, Robert Bex, et se lie d’amitié avec Michèle Renaud, dont les parents tiennent un café, à côté de chez elle. « Il y avait le feu autour de nous, mon père en était conscient, mais à Figeac, nous étions bien intégrés, on se sentait protégés ». D’ailleurs, le père ne s’est pas fait recenser comme juif. C’est un artisan d’origine polonaise, voilà tout…

La fillette saura plus tard que ses frères aînés, déjà adolescents, décideront de rejoindre le maquis FTP. Et puis, un jour, quand même, c’est l’inquiétude.  Chaskiel est convoqué au commissariat. Dina sait qui prévenir. Son mari a un client prestigieux, le général Niessel. Elle court lui rendre visite. Le général passe un coup de fil. « Merci de libérer Monsieur Zylbersztaj. Nous avons besoin de lui. Il travaille pour l’armée. » Les fonctionnaires s’exécutent.

Plus tard, quand les rafles se multiplient, la famille se cache dans la campagne environnante. Chez un autre client, Monsieur Boyer, un paysan, par exemple. Et à un soldat allemand qui demande qui est cette gamine, le cultivateur répond que c’est sa petite-famille. Au plus fort de la menace, le petite Paulette est placée dans une autre famille, et Jeannette, l’aînée des filles, est confiée aux Destruel, à Gorses. Ils seront reconnus Justes parmi les Nations en 2007 à titre posthume, mais leur fille, Maria, est associée alors à cette reconnaissance et assiste à la cérémonie.

Pendant ce temps, Lucienne était restée, également à la campagne, avec sa mère. Et quand la famille regagnera Paris fin 1944, ce sera à regret : « Ma mère aurait sans doute souhaité rester. Mais mon père voulait retrouver une grande ville. Il aimait Paris. Quant à moi, je me souviens que les premiers mois après notre retour, on disait que j’avais gardé l’accent du Midi… »

Plus tard, les Zylbersztaj apprendront que leur famille en Pologne a été décimée. Et ils recueilleront même un neveu de Chaskiel dont les parents ont été déportés sans retour. Lucienne grandit, passe le bac, devient comptable. En 1965, elle suit ses parents qui vont résider à Nice. Elle y demeure toujours. « Nous étions une belle tribu… » sourit-elle.

Qui était le général Niessel ?

Reste une question. Qui était cet officier respecté qui sauva son père ? Le général d’armée Albert Niessel (1866-1955), grand-croix de la Légion d’honneur, eut un parcours d’exception. Passé par Saint-Cyr, il commence comme lieutenant en Afrique du Nord et se bat en Algérie, au Maroc et en Tunisie. Promu colonel en 1914, il se bat notamment par la suite à Verdun et dans la Somme. Puis il est envoyé en Russie en septembre 1917. Il assiste à la chute des Tsars et conservera des liens avec les nouveaux dirigeants bolcheviks, ayant alors plaidé pour un rapprochement avec les Alliés. On le retrouve plus tard dans la Baltique, puis attaché militaire en Pologne et enfin inspecteur général de l’aéronautique.

En 1925 le général témoigne en faveur de l’avocat et journaliste communiste Jacques Sadoul, jugé pour trahison. Et après la Seconde guerre, il écrira plusieurs articles analysant les techniques et tactiques de l’armée soviétique. Entre-temps, retraité, il dirige des associations d’anciens combattants et multiplie les ouvrages d’histoire militaire. Mais de 1940 à 1944 il réside à Figeac, bien qu’ayant conservé un domicile à Paris. Il accepte de prendre la présidence du comité d’arrondissement du Secours national, une organisation censée venir en aide aux civils mais que Vichy a transformée en outil de propagande. Le général reçoit la Francisque et donne des conférences.

En septembre 1944, Liberté, organe du Front National (de la Résistance) dans le Lot, demande la révocation du général de ses fonction au Secours national. Mais il ne sera pas inquiété. Les liens qu’avait noués le général Niessel avec quelques grandes figures de la Révolution en URSS ont-ils joué ? Hors le père de Lucienne, a-t-il sauvé d’autres personnes menacées ? Nous ne pouvons rien affirmer.

On a retrouvé en tout cas un article dans le Courrier Français du Sud-Ouest (publication éditée par le mouvement de résistance Témoignage Chrétien) paru en mai 1945, dans lequel le général évoque avec une précision glaçante l’entrée des SS à Figeac en mai 1944. 

Ph.M.

Sources : Mémorial de la Shoah, site Gallica BNF.

Photos : Lucienne a attendu 2021 pour témoigner, mais elle se souvient que le général Niessel a sauvé son père… 

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