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A Flaujac, un drame familial qui ravive les pires clichés

1928 : un sexagénaire acariâtre tue son fils à Flaujac-Gare. La presse de l’époque n’évite aucun lieu commun.

Il y a d’abord le titre. Somme toute assez neutre. « Une tragédie paysanne dans les causses du Quercy ». Et vient l’entame de l’article. « Dans le désert chaotique des causses quercinois, se dressent quelquefois de tristes maisons branlantes, à l’aspect désolé. Quelques-unes sont vides de tout occupant. D’autres conservent encore des habitants fidèles au sol natal, si ingrat pourtant. C’est un village, un de ces villages du Lot où la grande place n’est points troublée par les cris des enfants sortant de l’école, car il n’y a plus d’enfants… Dans cette région, où « l’avortement conjugal » est couramment employé, la famille G. étonnait par son nombre et sa fécondité… » Ainsi commence le reportage publié dans l’hebdomadaire « Détective » daté du 28 mars 1929. Il s’agit de relater un fait divers qui s’est déroulé pourtant près de quatre mois plus tôt.

Les protagonistes, la victime, puis l’auteur, sont ainsi présentés. « Noël G., âgé de 37 ans, après avoir fait son service militaire au 14e régiment d’infanterie, avait épousé le 25 novembre 1920, Marie C., âgée de 22 ans, fille d’un honorable propriétaire. Cinq enfants naquirent de cette union et un sixième était attendu. Les jeunes époux logeaient à quelques centaines de mètres de l’église de Flaujac, dans un immeuble assez vaste, mais peu confortable, en compagnie du père, de la mère et de la tante de Noël. Un drôle d’homme, que l’aïeul, Antoine G., sexagénaire au teint rubicond et sec comme un sarment de vigne. D’un caractère difficile et d’une violence peu commune, il semble qu’il eût conservé dans le sang les passions bouillonnantes de quelque Sarrasin, son ancêtre. Sa femme, usée par de nombreuses maternités, avait vu successivement disparaître cinq de ses enfants. Le sixième vivait auprès d’elle, autant par amour filial que pour lui assurer la sécurité. G., en effet, usait de sa compagne comme d’une bête de somme. Un témoin a pu déclarer « qu’un âne n’a jamais reçu autant de coups de bâton ». L’épouse martyre était par malheur devenue infirme et restait toujours au lit. »

Tout a dégénéré à cause d’une vente de noix

Le drame survient dans la nuit du 9 au 10 décembre 1928. L’exposé des faits (ou plutôt acte d’accusation) sera ainsi énoncé à l’entame du procès aux assises, dont le compte rendu est publié dans le Journal du Lot daté du 21 juin 1929. On note d’ailleurs que si le titre indique qu’est jugé « le meurtre de Flaujac », l’accusé doit répondre de « coups et blessures volontaires ayant occasionné la mort sans l’intention de la donner ».

« Le 10 décembre 1928, vers 2 h 30, la brigade de gendarmerie d’Assier était avisée qu’un crime venait d’être commis à Flaujac où un père avait tué son fils. Les gendarmes se rendirent à la maison occupée par les deux ménages G. père et fils. Introduits par la femme de ce dernier, ils trouvèrent dans une chambre le corps de Noël G., étendu sur le côté gauche, au milieu de la pièce, près d’une flaque de sang et ne donnant pas signe de vie. Le père de la victime, était assis près de la cheminée à côté du cadavre. Dans un lit était couchée la femme du père et au pied du lit était assise la demoiselle Irma G. (la sœur du père), le visage ensanglanté. L’enquête établit les faits suivants : le 9 décembre, la victime Noël G. avait vendu des noix et avait reçu un acompte de 1.000 francs sur le prix de la marchandise qu’il devait aller livrer le lendemain matin à Gramat. Après cette vente, il était parti vers 16 heures dans les bois pour y chercher des boeufs qui s’y trouvaient, depuis le matin (…). Vers 22 heures, il se rendit dans un débit de Flaujac en compagnie de trois camarades. Il sortait de cet établissement avec ceux-ci vers minuit et demi et rentrait chez lui. Il pénétrait dans la cuisine qui séparait la chambre où étaient couché son père, sa mère et sa tante de celle occupée par sa femme. »

« Il ne t’embêtera plus… »

« Interpellant son père à travers la porte, il lui demanda de venir l’aider à ensacher les noix. Sur le refus de celui-ci, il pénétra dans la chambre, où, dans l’obscurité une discussion s’éleva entre le père, la tante et le fils. L’accusé déclare que son fils frappa, d’abord, sa soeur Irma à coup de chaise et qu’ensuite il se précipita sur lui, le mit à bas du lit et l’ayant fait tomber à plat ventre lui monta sur le dos. L’accusé se serait alors dégagé et se trouvant à proximité d’un tas de bûches, il en aurait saisi une et aurait frappé au hasard dans la direction de son fils. Il l’aurait atteint deux ou trois fois et aurait cessé de frapper, quand il aurait entendu celui-ci s’écrier : « Tu m’as touché. »  La femme de la victime ayant perçu le bruit de la discussion et trois coups sourds se précipita dans la chambre et entendit son beau-père qui appelait sa soeur venue dans le jardin pour crier au secours et lui disait : « Tu peux rentrer maintenant, il ne t’embêtera plus. » Elle vit son mari Noël Grimai inanimé à terre et dit à son beau-père: « Vous avez tué mon mari. »

« L’accusé répondit : « Je ne sais pas. » Sans se préoccuper des conséquences de son acte, l’accusé alluma une lampe, s’habilla et resta auprès du cadavre jusqu’à l’arrivée des gendarmes. L’examen médical a établi que la victime avait été atteinte à la tête de plusieurs blessures dont l’une avait entraîné une fracture du crâne, cause de la mort et que cette blessure paraît avoir été produite à l’aide d’un instrument à la fois tranchant et contondant. Or, la femme de l’accusé a déclaré avoir vu son mari frappé avec une hache. Plusieurs haches se trouvaient, en effet, dans la chambre du crime mais aucune trace de sang humain n’a été relevée sur ces instruments pas plus que sur le chapeau de la victime qui a été retrouvé sur les lieux. L’examen de ce chapeau effectué par l’expert a permis de relever toutefois une entaille forte faite avec un instrument tranchant. Il n’a pas été trouvé trace d’ecchymose sur la personne de l’accusé. Le billet de 1.000 francs qui avait été remis par l’acheteur de noix à Noël Grimai n’a pas été retrouvé sur ce dernier. II résulte des constatations de la gendarmerie que la victime a été fouillée après sa mort, vraisemblablement, par l’accusé.  Celui-ci reconnaît qu’au cours de la discussion il ne s’est pas cru en danger, mais il n’a pas établi que lorsqu’il a frappé son fils, il ait eu l’intention de lui donner la mort. L’accusé a la réputation d’un homme violent. Il a toujours brutalisé sa femme et était redouté dans le pays. Il n’a pas d’antécédents judiciaires. »

L’émouvante déposition de la veuve

La suite de l’article du Journal du Lot n’évite non plus les clichés. Décrivant ainsi l’accusé : « Antoine G. est, malgré ses 69 ans, un homme vigoureux. De taille au-dessus de la moyenne, il a la robustesse d’un caussenard, mais il a une physionomie brutale ; ses traits sont durs. Il paraît que son fils était, au contraire, gai, enjoué, aimable. » Notre confrère d’alors enchaîne par l’interrogatoire. La version de l’accusé ne varie pas. Il s’est saisi d’une bûche pour se défendre. Il n’a pas voulu tuer, il n’a pas volé le billet de 1.000 francs. L’accusation parvient à prouver que c’est une hache qui fut utilisée puis ensuite nettoyée. Mais le « vieux » demeure inflexible. Idem pour le billet : « Je ne sais pas où il est. Si je l’avais eu, je l’aurais bien échangé pour acheter à la cantine de la prison, des provisions, car je n’avais pas le sou. Qu’on me coupe le cou, je dirai toujours que ce n’est pas moi qui l’ai pris. »

Il est indiqué que le paysan n’hésite pas à jurer et à utiliser des mots de patois. Lors du défilé des témoins, qui décrivent tous un sexagénaire violent, acariâtre, qui a maltraité sa femme jusqu’à la rendre infirme, la plus poignante déposition est celle de la jeune veuve, venue à l’audience avec ses six enfants. Elle confirme que tout a basculé quand le père a estimé que la vente des noix avait été mal négociée. Elle conclut : « Mon beau-père était une brute. Un jour, dit-elle, un bonnet de coton avait été jeté dans la citerne par un de ses petits-fils. Il est venu, vers moi le couteau ouvert à la main, et me l’a placé sur le ventre. J’étais enceinte. Mon mari est arrivé et a dit à son père : « Mon père, attention, ne touche pas ! »

Les liens glauques du père avec sa soeur

Reste un chapitre peut-être plus glauque encore. C’est le lien qui unissait l’accusé à sa propre sœur, qu’il préférait à son épouse. L’avocat des parties civiles s’attardera sur ce point, comme le note le Journal du Lot : « Il prononce une plaidoirie vigoureuse dans laquelle il a réuni toutes les charges qui pèsent sur l’accusé. Elles sont nombreuses. Il fait un portrait du meurtrier, une brute, et décrit la scène du crime telle qu’elle a dû se produire. Mais il n’oublie pas la tante Irma, le mauvais génie de la maison, et il donne les preuves de la liaison ignoble du frère et de la soeur. C’était la tante Irma qui poussait à la haine ; c’est elle qui a fait martyriser la femme de son frère, qui l’insultait, la bafouait dans son ménage, dans sa chambre. N’insistons pas ! » Mais pas de Irma à la barre : elle est décédée (de mort naturelle) avant le procès. Dans le magazine Détective, a été publié le fac-similé d’une courte lettre de l’accusé, alors en détention préventive, adressée à sa sœur : « Ma chérie. Je regrette beaucoup de ne plus te voir. Si tu savais comme il fait noir ici. Dans la prison, on étouffe et je sens bien que je n’en ai plus pour longtemps. Je ne regrette pas de t’avoir causé plaisir, mais j’ai remords d’avoir tué mon fieu. Qui donc s’occupera de la terre ?… »

La cour d’assises rend un verdict mesuré. Antoine G. est condamné à 5 ans de réclusion. Il est encore emprisonné quand le 12 juillet 1931, le Journal du Lot publie une grande annonce légale. La ferme familiale est vendue aux enchères. Les bâtiments comme les terres. 

Sources : site Gallica-BNF, site Criminocorpus.

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