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A Puybrun, qui est le réel coupable de cet infanticide ?

Cette année-là, le paisible village lotois que borde la Dordogne est bouleversé par un fait-divers d’apparence hélas banale. Mais au procès, c’est un témoin qui est finalement visé…

Ce jeudi-là, le 8 mars 1934, les fidèles lecteurs du déjà célèbre magazine Détective découvrent en une le visage tout de douleur et d’incompréhension de la mère d’Albert Prince. Ces mots se détachent : « On a tué mon fils ! » Il s’agit d’une sordide affaire liée au scandale Stavisky. Le corps d’Albert Prince, conseiller à la cour d’appel de Paris, a été retrouvé « déchiqueté » sur les rails de la voie ferrée Paris-Dijon. Il y avait été attaché. Le magistrat avait enquêté les années précédentes sur le scandale Stavisky. Mais son rapport qui mettait en cause la Chancellerie et des ministres a disparu. Le voilà donc « suicidé », comme le sera Stavisky.

Mais il y a d’autres lectures dans ce numéro de Détective. D’autres aspects de la nature humaine, de ses turpitudes, de ses vices, de ses crimes. Un reportage est consacré à des massacres de gitans en Europe centrale, un autre aux spécialités sadomasochistes d’une maison close parisienne. Et puis, page 6, une photo d’un petit bourg qui symbolise la France rurale. Quelques arbres, un clocher, des maisons villageoises. Nous sommes dans le Lot, à Puybrun. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Rien de touristique dans cet article non plus… Les premières lignes donnent le ton.

Quand Détective en appelle à Fénelon

« Le crime des étrangleurs ne fut pas long à être découvert. Mme J., une boulangère de Puybrun, rude mais charmant village du Quercy, assis au bord de la Dordogne, non loin de la fameuse île de Calypso, que Fénelon chanta – Mme J., disons-nous, alla demander un permis d’inhumer au maire de son village. – C’est pour le petit dont ma soeur Eugénie C. vient d’accoucher, dit-elle. Cela parut suspect. Un médecin se présenta aussitôt à la boutique. Il refusa le permis d’inhumer. Il avait remarqué, sur le cou du nouveau-né défunt, des traces de strangulation… »

Et la suite est à l’avenant. Où l’on comprend vite néanmoins que la réalité avait été plus glauque. Sur fond de tromperie. Sur fond d’alcool. Mais le plus étonnant, c’est que d’autres photos illustrent le reportage. La mère, sa sœur, son-beau frère et amant, et même l’une des prévenues qui pose devant la boulangerie. « Qui eût soupçonné d’aussi horribles mœurs sur les pentes accueillantes de la Dordogne ? » conclut le confrère…

L’affaire fut jugée aux Assises du Lot avant l’été. Moins enclin aux références littéraires et aux présupposés sociologiques sur les misères provinciales, le Journal du Lot rend compte de l’audience dans son édition du20 juin 1934. Le style relève quasiment du verbatim. Pour laisser au seul lecteur le soin de se faire une idée, comme s’il avait été juré ? Toujours est-il que le décor de la salle comme du dossier est planté d’entrée. Avant, un peu plus tard, de reprendre ce que dira un des avocats. Le vrai coupable n’était pas dans le box !

« Le nouveau-né criait un peu »

« La session s’est ouverte à Cahors sous la présidence de M. Méric, conseiller à la Cour d’Appel d’Agen, assisté de MM. Toulza et Devais, juges au siège. L’affaire appelée est celle d’Eugénie C., 40 ans, ménagère à Puybrun, inculpée d’infanticide et de Marthe C., épouse J., 34 ans, boulangère à Puybrun, inculpée de complicité d’infanticide et de tentative de meurtre. M. Oriel, procureur de la République, soutient l’accusation. (…) Après la constitution du jury et l’appel des témoins, lecture est donnée de l’acte d’accusation. »

« Depuis le mois de janvier 1933, la demoiselle C. Eugénie habitait d’une façon continue chez sa soeur la dame C. Marthe, boulangère à Puybrun. Eugénie C. avait eu, à diverses reprises, vers le mois d’avril 1933, des relations avec son beau-frère, J., et elle a même avoué qu’un jour du mois de juin ou juillet de la même année, à la tombée de la nuit, elle s’était livrée, au pont de Mols (commune de Puybrun) à un étranger qu’elle n’avait pas revu et dont elle ignorait le nom. Bien que, postérieurement à ces faits, elle se soit aperçue qu’elle était enceinte, elle ne fit part de sa grossesse à personne, pas même à sa soeur. Elle ne fit d’ailleurs aucun préparatif en vue de la naissance de son enfant. »

« Dans la matinée du dimanche 18 février 1934, vers 7 heures, Eugénie C. qui était couchée dans sa chambre à Puybrun, ressentit les premières douleurs de l’enfantement. Vers 9 heures, ses souffrances étant devenues plus intenses, Eugénie qui ne voulait pas rester dans son lit, parce qu’il était mouillé, et que l’un de ses neveux y était encore couché, passa dans une chambre attenante qui était celle de sa soeur et se coucha dans le lit que cette dernière venait de quitter. Trois-quarts d’heure environ après qu’elle se fut installée dans la chambre de sa soeur, Eugénie mit au monde un enfant de sexe masculin venu à terme. Elle le laisse dans le lit allongé près d’elle, sans lui donner le moindre soin. Dans l’après-midi, sa soeur, Mme J., monta dans la chambre où sa sœur était couchée, et vit à côté d’elle, le nouveau-né qui était en vie, remuait et criait un peu. »

Le médecin refuse le permis d’inhumer

«  Elle lui dit, alors : « Serre-le un peu pour que cela ne s’entende pas en bas. » Et, joignant elle-même le geste à la parole, la dame J. prit la combinaison de sa soeur, la passa autour du cou de l’enfant et le serra avec cette combinaison pendant quelques instants. Cette tentative de meurtre ne donna pas de résultat, car l’enfant remuait encore lorsque Marthe J. quitta la chambre. Lorsque à la tombée de la nuit, elle revint auprès d’Eugénie, elle constata que le nouveau-né était mort ; sa soeur avait suivi ses conseils et avait étranglé son enfant. Sur les conseils de son mari auquel dans la soirée Marthe C. avait raconté le drame qui venait de se dérouler dans la maison, celle-ci alla aussitôt déclarer à M. Dulaurent, maire de Puybrun, que, dans la matinée, sa soeur, Eugénie avait mis au monde un enfant qui était né vivant mais qui était décédé dans la même journée. »

« M. le docteur Ayrolles, médecin à Bretenoux, commis par le Maire pour examiner le cadavre, déclara que le corps de l’enfant portait des traces de violences, notamment des empreintes de doigts dans la région du coeur et que, dans ces conditions, le permis ne pouvait pas être délivré. Le médecin légiste commis dès l’ouverture de l’information a constaté que la demoiselle Eugénie C. s’était réellement accouchée très récemment d’un enfant arrivé au terme de la gestation. L’enfant était né à terme, avait respiré et il était mort par strangulation et suffocations combinées, mais c’est la strangulation qui a été la cause effective de la mort. »

« Eugénie C. a reconnu, tant au cours de l’enquête de la gendarmerie, qu’à l’instruction, que pour empêcher son enfant de crier et d’être entendu par ses neveux couchés dans la chambre voisine, elle avait posé sa main droite sur sa bouche et lui avait donné à deux reprises deux bonnes serrées au cou, en ajoutant qu’elle voulait simplement l’empêcher de crier et qu’il est possible qu’elle l’ait serré un peu trop fort. Sa soeur, Marthe C., épouse J., a reconnu devant le magistrat instructeur avoir conseillé à sa soeur de serrer son enfant par le cou et avoir elle-même passé autour du cou du nouveau-né la combinaison d’Eugénie, et l’avoir serré à plusieurs reprises, mais sans lui avoir donné la mort. Le médecin chargé de procéder à l’examen mental d’Eugénie C. a conclu à son entière responsabilité. »

Le boulanger passe « un sale quart d’heure »

« Les deux accusées n’ont jamais été condamnées ; les renseignements recueillis sur leur compte ne leur sont pas défavorables ; elles sont, cependant, représentées comme ayant des habitudes d’intempérance. Le Président fait passer le plan des lieux où le crime a été commis. La femme Eugénie est interrogée : « Vous êtes accusée du crime d’infanticide. Pourquoi avez-vous tué votre enfant ? » La femme ne répond pas. Elle a le mouchoir sur les yeux, comme sa soeur. Elles pleurent. « Pourquoi avez-vous tué l’enfant ? » Enfin Eugénie murmure: «Parce qu’il criait. Je ne voulais pas le tuer. » « Pourquoi n’avez-vous pas dit à votre soeur que vous étiez enceinte ? Vous l’avez bien dit à votre beau-frère ? » Pas de réponse. Le Président retrace la scène de l’accouchement, et celle du crime. La femme Eugénie a mis la main sur la bouche de l’enfant. Sa soeur, Marthe, arrive à 11 heures et passe une combinaison autour du cou de l’enfant. Le soir, l’enfant était mort. »

« La femme Marthe J. est interrogée. Comme sa soeur, elle répond à peine aux questions qui lui sont posées. Le Président rappelle la scène (…). Marthe ne répond pas. « Vous êtes montée dans la chambre de votre soeur avec l’intention de tuer l’enfant ? – « Non ! C’était pour le faire taire ; il criait. » Suit le défilé des témoins. Le médecin, le maire (qui note qu’Eugénie aimait la boisson), le gendarme qui est intervenu le jour du crime… Et puis enfin le boulanger. On lit alors : « J. est le beau-frère d’Eugénie. Il était l’amant et c’est lui qui serait le père de l’enfant. Il passa un mauvais quart d’heure à l’audience où on lui reproche l’attitude qu’il a eu à l’égard de sa femme, de ses 5 enfants. J. ne répond que par monosyllabes. Enfin, il rejoint sa place et quitte la salle. »

Le procureur : « Jugez selon votre raison ! »

Suit le réquisitoire somme toute singulier du Procureur de la République. Il expose les faits et dit la culpabilité d’Eugénie et de Marthe. Mais surtout, il en profite pour s’indigner quant au « trop grand nombre d’infanticides, d’avortements dans le Lot. Il faut que justice se fasse. En Bretagne les coupables d’infanticide sont punies avec une grande sévérité ; dans le Lot, c’est deux ans de prison avec sursis. Aussi bien, c’est la peine qu’il demande de prononcer contre la femme Eugénie C.. Quant à la femme J., son cas est plus grave. Elle est inculpée de complicité. La loi, dit-il, punit la femme J., d’un minimum de cinq ans de réclusion. » Et de conclure : « Comme magistrat, je requiers cette peine. Mais comme homme, je vous dis : jugez selon votre raison. »

Les plaidoiries se trouvent facilitées. Me Gisbert, pour la défense d’Eugénie, estime que s’il y a un coupable, c’est le beau-frère. Mais pour ne pas faire de la peine à sa soeur, Eugénie a déclaré que le père de l’enfant était un homme qu’elle rencontra un jour près du pont de Mols. Il demande l’acquittement de sa cliente. Son confrère Me Lacaze qui défend Marthe J.. pointe la sévérité de la loi contre sa cliente qui, pourtant, n’est poursuivie que pour complicité. Mais il a confiance dans le jury et réclame l’acquittement de Marthe J.. Et c’est ce que décidera in fine la Cour. Une demi-heure de délibération seulement, puis les deux femmes sont acquittées.

Sources : Site Gallica BNF, site Criminocorpus.

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