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Ce jeune résistant de Dordogne qui aida deux enfants juifs d’Espère à passer en Suisse

Maurice Bourstin porta Léo et Bertha Dreyfuss au moment de franchir la frontière en avril 1944.

Septembre 1939. Maurice Bourstin vit avec ses parents à Strasbourg. L’adolescent rêve de devenir architecte. Mais c’est un cauchemar qui commence. Pour des dizaines de milliers de familles qui habitent à proximité immédiate de la Ligne Maginot, un premier « exode » est organisé. L’état-major français pense encore que l’armée allemande n’osera pas franchir la forêt des Ardennes et violer la neutralité belge… Elle l’avait déjà pourtant fait en 1914. Il faut alors protéger les civils en cas de combats frontaliers en Moselle ou dans le Bas-Rhin. On comprendra en mai 1940 à quel point on s’est trompé. Et un exode bien plus massif verra dès lors des millions de Français du quart nord-est du pays voire de région parisienne prend la fuite à pied, à cheval, ou en voiture et en train, pour reprendre l’expression populaire…

Mais dès l’automne 1939, les Bourstin quittent Strasbourg et s’établissent à Périgueux, en Dordogne, département et ville de repli désignés par les autorités. Une erreur d’état civil les distingue du reste de leur famille dont le patronyme est orthographié « Burstin ». Mais peu importe la graphie, les Bourstin sont juifs. Beaucoup de leurs coreligionnaires craignent le régime nazi et une éventuelle « nouvelle » annexion (à raison, car elle sera effective dès l’été 1940). Et à l’automne de la même année, même en zone « sud » non occupée, directement administrée par le régime instauré par Pétain et sa clique à Vichy, ils sont discriminés, recensés, et plus tard, seront menacés d’être raflés. Les Bourstin, eux, en réchapperont. Et quand ils parlent yiddish, les propriétaires qui les logent pensent que c’est du dialecte alsacien !

Un jeune résistant courageux

Le jeune réfugié Maurice Bourstin, qui a tout juste 15 ans en novembre 1940, n’entend pas rester inactif. Il est lycéen, mais il est déjà révolté. Avec une hardiesse propre à son âge mais déjà un lucide sens de l’engagement, ses premiers actes de résistance consistent à écrire des slogans anti-vichystes sur les murs ou à distribuer des tracts à la nuit tombée. Puis il franchit une étape. Fin 1942, Maurice adhère au Parti communiste clandestin et il rejoint les rangs des FTP à Périgueux aux côtés de Ralph Finkler, Wolf Ibram et Léon Lichtenberg.

Mais alors que la zone « sud » a été à son tour envahie puis occupée, bientôt l’étau va se resserrer. Un coup de filet allemand porte un coup au réseau. Début 1944, Maurice Bourstin échappe de peu à la Milice française. Il est envoyé à Lyon et là, une mission d’un nouveau genre lui est confiée : accompagner un convoi de l’OSE vers la Suisse. L’OSE (Œuvre de secours aux enfants, une branche clandestine de l’Union générale des Israélites de France, seule organisation tolérée à l’époque) est en effet alors un autre pan de la résistance juive dont la vocation est d’exfiltrer et de sauver les enfants juifs. Et une des solutions les plus sûres est de les faire passer en Suisse. 

Le 26 avril 1944, c’est le grand jour. Maurice Bourstin accompagne un convoi d’une bonne vingtaine d’enfants _ très jeunes pour certains _ que des passeurs prennent en charge jusqu’à Annemasse, le groupe étant scindé en deux avant de quitter le territoire français. Il n’y a plus dès lors qu’une rivière à traverser, le Foron. A l’heure H, Maurice se charge de porter à ce moment les enfants les plus jeunes, un à un, d’une rive à l’autre. De la France à la Suisse. Il effectue plusieurs allers-retours.

Le jeune homme (qui a pris soin de se rajeunir sur sa carte d’identité pour ne pas être renvoyé aussitôt en France…) comme les enfants sont ensuite interpellés par les douaniers et policiers helvétiques, puis interrogés et orientés vers des homes. La séparation est douloureuse quand les « petits » voient leur moniteur d’un jour s’éloigner.

On sait désormais _ grâce aux procès-verbaux établis par la police et conservés par les Archives suisses, qui mentionnent les différents noms des individus arrêtés lors d’un même « coup de filet » _ que deux des enfants qu’a sauvés Maurice sont Bertha et Léo Dreyfuss. Ils sont nés en 1936 et 1937 à Karlsruhe en Allemagne. Expulsés vers la France en juillet 1940, avec leurs parents, ils furent d’abord internés au camps de Gurs puis transférés à Rivesaltes. C’est là que l’OSE les repère, les exfiltre puis les place dans des institutions. De début 1943 à décembre 1943, ils séjournent à la Maison d’Espère, dans le Lot. Quand celle-ci ferme ses portes, après un passage au Masgelier dans la Creuse, Bertha et Léo sont confiés à des familles de paysans. Ils resteront en Suisse deux ans, et émigreront chez des parents à New-York en mai 1946. Entre-temps, leurs parents ont été déportés puis assassinés à Auschwitz.

Il revient combattre en France

Maurice Bourstin, lui, prend son mal en patience. Etre contraint à l’inaction le désole. Quand lui parviennent en Suisse les échos des premiers combats de la Libération dans l’actuelle région Rhône-Alpes, il repasse la frontière dans l’autre sens ! Le jeune FTP n’a pas perdu la main. Il participe à plusieurs actions décisives à Thonon et à Evian et regagne ensuite le Sud-Ouest de la France. Il y retrouve Ralph Finkler à Périgueux. Puis il est intégré dans le 4e régiment FTPF participant à la libération de la poche de La Rochelle en 1945 sous le commandement de René Coustellier (alias Soleil).

La paix revenue, Maurice Bourstin achève ses études et devient architecte renommé. Collaborateur puis associé de Roger Hummel, il a participé à la conception de plusieurs grands bâtiments universitaires de Strasbourg dans les années 1960 (faculté de droit et faculté de médecine, entre autres). S’il décède en 2008, il a pu, auparavant, témoigner auprès de son fils, Frédéric, également architecte de profession. Lequel, continue après la mort de son père de travailler à reconstituer quel fut son parcours de résistant.

Eté et automne 2025. Frédéric Bourstin découvre la destinée des enfants Dreyfuss en consultant le site Internet consacré à la Maison des enfants d’Espère qu’ont réalisé des habitants du village lotois. Il fait le rapprochement. Ayant lui aussi étudié moult archives dont celles de la Confédération Suisse, qui comprennent les dossiers de tous les enfants ou adultes ayant franchi la frontière durant la guerre, il avait relevé que dans le convoi du 26 avril 1944, son père accompagnait des enfants confiés à l’OSE. Et leurs noms sont inscrits dans des procès-verbaux. Le contact est pris avec les chercheurs lotois, des documents sont échangés. Frédéric Bourstin parvient même, via leur entremise, à correspondre avec Bertha Dreyfuss, qui vit toujours en Amérique et témoigne inlassablement auprès des jeunes générations.

Il n’y a pas de mémoire sans histoire. Et ces travaux même modestes, partiels, sont les pièces d’un puzzle de plus vaste ampleur. Témoignages d’engagements individuels courageux, citoyens, ils permettent de transmettre des enseignements à la fois universels et toujours d’actualité. Et pour ceux qui ne sont plus là, assassinés lors de la Shoah ou survivants ayant perdu tant des leurs, cette mémoire, notre mémoire, est leur tombeau.

Ph.M.

Voir le site maison-espère.fr où figure un long chapitre consacré aux enfants Dreyfuss.

Nos plus vifs remerciements à M. Frédéric Boursin pour avoir partagé une partie de ses recherches. 

Crédits photos : M. Frédéric Bourstin, Archives fédérales suisses. La fausse carte d’identité de Maurice (comme sur la vraie, il est rajeuni pour ne pas être refoulé), un portrait de Maurice Bourstin, et les enfants Dreyfuss, à leur arrivée en Suisse.

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